Le jour de la marmotte, c’est drôle à la télévision. Pour les citoyens de Rigaud ou de Gatineau qui ont subi les inondations en 2017 et qui rejouent dans le même film cette année, c’est nettement moins amusant. Que faire pour réduire les risques que la crue printanière se transforme à nouveau en drame national l’an prochain ? Voici quelques pistes proposées par les experts.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Cartographier

Dans la lutte contre les inondations, « la cartographie est le nerf de la guerre », dit Pascale Biron, professeure d’hydrogéomorphologie à l’Université Concordia. Le Québec était grandement en retard quand les inondations ont frappé en 2017. Il a mis les bouchées doubles depuis, mais les travaux n’ont pas encore tous porté leurs fruits. À la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), on espère avoir des cartes précises en 2020. « Ce n’est pas tout d’avoir la fréquence des inondations : on veut aussi connaître la hauteur d’eau quand elles surviennent », précise Nicolas Milot, conseiller en recherche à la CMM.

À Concordia, Mme Biron travaille à concevoir des modèles qui permettraient de simuler des inondations sur ordinateur et de voir, en fonction du débit des rivières, quelles zones seraient inondées.

Exemple à suivre : En Europe, sous la Directive inondation, des cartes détaillées permettent aux citoyens de connaître précisément le risque d’inondation qui touche leur résidence.

Réfléchir aux digues

Le drame de Sainte-Marthe-sur-le-Lac démontre qu’une digue est une mesure de protection à double tranchant. Si elle tient, tout va bien. Si elle cède, c’est la catastrophe : l’eau s’engouffre par la brèche et provoque une augmentation très rapide du niveau de l’eau. Pour Camille Desmarais, géographe et conseiller en aménagement du territoire, une digue est un signe qu’on s’est installé au mauvais endroit. « Quand il y a des digues, l’eau refoule en amont. On déplace le problème ailleurs et vers les générations futures », dit-il.

Évidemment, si on ne reconstruit pas les digues, il faudra déplacer les citoyens qu’elles protégeaient. Pascale Biron, de Concordia, incite à rester réaliste : on ne peut abolir toutes les digues du Québec. « Ne rien faire n’est pas une option, mais déplacer tout le monde n’est pas réaliste non plus. Il va falloir regarder ça à tête reposée après les inondations », dit-elle. Camille Desmarais prévient qu’il faut entretenir les digues végétales en coupant les arbres qui y poussent – ce qui, selon lui, n’a peut-être pas été fait à Sainte-Marthe-sur-le-Lac.

« Les racines créent des chenaux par lesquels l’eau s’infiltre lentement. Ça peut entraîner une brisure », dit-il.

Ils l’ont fait : En France, les digues sont considérées comme « transparentes » dans les cartes, c’est-à-dire qu’on ne compte pas sur elles pour définir ce qu’est une zone inondable. À High River, en Alberta, des quartiers ont été déplacés à la suite des inondations de 2013. Aux Pays-Bas, une agence appelée « De l’espace pour la rivière » a financé la relocalisation de fermes et de résidences.

Créer des zones tampons

En période de crue, l’eau doit aller quelque part ; le problème est que personne ne la veut chez soi. Les agriculteurs et les forestiers drainent leurs terres pour évacuer l’eau vers les rivières, tandis que les habitants des villes couvrent leur territoire de surfaces imperméables et bloquent l’eau avec des digues. 

Pour ajouter au problème, plusieurs cours d’eau ont été « linéarisés » : pour gagner de l’espace, on a supprimé les méandres qui font qu’ils coulent lentement. Le résultat est que l’eau des crues descend de plus en plus vite vers les villes et arrive d’un coup plutôt que graduellement. Pour freiner sa course, il faut lui fournir des endroits où se reposer et s’accumuler. Les milieux humides sont des tampons idéaux qu’il faut protéger. 

Camille Desmarais propose d’installer des étangs régulateurs entre les champs et les cours d’eau, où l’eau pourrait s’accumuler. « L’avantage est que cela empêche aussi une grande partie des fertilisants et des pesticides de gagner les cours d’eau », souligne-t-il. En ville, aménager des lieux où l’eau peut s’accumuler est aussi crucial.

Ils l’ont fait : À Dallas, un parc qui fait 11 fois la taille de Central Park a été aménagé le long de la Trinity et peut être inondé de façon contrôlée. Dans le Centre-du-Québec, le géologue et consultant Camille Desmarais a aménagé quelques étangs régulateurs de crues en milieu agricole.

« Perméabiliser » les sols

Routes, stationnements asphaltés, bâtiments : l’un des facteurs qui exacerbent les inondations est que le sol des villes est imperméable. Résultat : incapable de gagner le sol, l’eau ruisselle et continue son trajet ailleurs – jusque dans un sous-sol de maison, par exemple. Le géographe Camille Desmarais calcule que dans des conditions normales, 50 % de l’eau s’infiltre dans le sol en milieu naturel. En ville, cette proportion chute à 15 %. Des initiatives comme des stationnements perméables, de l’asphalte poreux ou des toits verts peuvent aider à absorber l’eau.

« Par rapport à une crue comme celle qu’on voit cette année au lac des Deux Montagnes, on aurait un impact assez minime avec ça, précise Nicolas Milot, de la CMM. Mais ce sont de bonnes pratiques d’aménagement urbain qu’il faut valoriser et qui peuvent faire la différence lors des crues subites et des tempêtes. »

Ils l’ont fait : Philadelphie utilise des « jardins d’eau », des revêtements perméables et des installations souterraines amenant l’eau vers les arbres pour gérer ses risques d’inondation. En France, Lyon a lancé un vaste projet baptisé « Ville perméable » pour favoriser l’absorption de l’eau.