Pierre Fitzgibbon s’est amené devant les journalistes mercredi comme s’il venait de boire un shooter de napalm.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ça nous a donné un de ces rares moments de franchise politique, un truc non scripté assez savoureux, où le politicien néophyte parle vrai.

Non, il ne regrette pas d’avoir nommé un ami à la tête d’Investissement Québec. Guy LeBlanc a été recommandé par un comité de sélection. Il a toutes les compétences voulues. Et savez-vous quoi ? Il va nommer d’autres personnes qu’il connaît, vu qu’il connaît à peu près tout le monde dans le monde des affaires.

— Aimez-vous mieux que je nomme un journaliste ? (Sous-entendu : ma gang de cancres.)

— Euh, ça dépend vraiment qui. Pas moi, s’il vous plaît…

C’est le cas classique de l’homme d’affaires qui arrive au pouvoir et qui découvre qu’on n’est pas tout à fait le boss de tout, même ministre.

Vous êtes le PDG, vous donnez un ordre le matin, les choses arrivent ; vous choisissez un employé, il entre en fonction. Vous regardez pendant ce temps-là les acteurs du monde politique et vous les trouvez impotents, incapables, hésitants, idiots même. Heille, vous, vous le sauriez, comment faire marcher le gouvernement…

Puis, un beau matin, vous v’là ministre. Pas moyen de faire un pas sans qu’un emmerdeur vous dise : on peut pas faire ça, on peut pas aller là, les gens trouvent que…

C’est le cas classique d’un homme d’affaires qui découvre la vie politique et qui nous dit : Moi, je faisais beaucoup plus d’argent avant. Je n’avais pas besoin de ça pour m’enrichir, je suis venu pour servir. Comment osez-vous m’attaquer ? Si c’est comme ça, je joue plus !

On a dû lui dire après que tout le monde prétendait servir dans cette assemblée et que diminuer son salaire pour faire de la politique ne vous rendait pas plus vertueux ou immunisé à la critique.

Mais c’est aussi le cri du cœur du nouveau venu devant ce monde somme toute artificiel de la politique parlementaire et du jeu médiatique.

Et savez-vous quoi ? C’est plutôt sympathique.

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Ça m’a rappelé le premier « scrum » de Catherine Dorion, de Québec solidaire, après sa prestation de serment. Avec des projecteurs de caméra dans les yeux et 12 micros devant la bouche, elle a dit à la blague que ça lui faisait penser à un interrogatoire du KGB. Certains s’en sont offusqués, comme si elle remettait en question l’obligation de rendre des comptes au public…

Ces moments-là n’arrivent généralement pas. Le jeu comporte ses règles, que tout le monde est censé trouver normales. Pour un être humain moyen, pourtant, il y a un certain choc à travailler soudain sous une cloche de verre avec des flashs dans les yeux.

À moins de vouloir une tribu de politiciens professionnels bien lissés qui se reproduisent entre eux, tous pareils, tous avec le même passé, le même caractère, on devrait se réjouir de ces faux faux pas.

On devrait se réjouir d’avoir une poète et un homme d’affaires qui ne comprennent pas trop la game et qui le disent.

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Revenons à Pierre Fitzgibbon et son ami Guy LeBlanc. Où est le scandale au juste ? LeBlanc a des états de service impeccables. Il a fait l’objet d’une sélection. N’a jamais fait de politique. Oui, le ministre Fitzgibbon (Fitz pour les intimes) a déjà eu quelques dollars dans la petite société du fils de M. LeBlanc, « Move Protéine, la protéine veloutée ». Il a vendu ses actions peu de temps après son élection.

De toute manière, dans un poste stratégique où le gouvernement veut imprimer un virage, il va de soi qu’une personne de confiance doit être nommée. Même chose pour les délégués économiques. Catherine Loubier, ex-membre du cabinet de François Legault, a été nommée déléguée du Québec à New York. Encore là, rien de plus normal que la représentante d’une mission économique soit proche de la vision du gouvernement.

On ne parle pas d’une nomination dans une régie, un corps de police, la commission des droits ou un tribunal.

J’accepte moins que 25 % des 289 juges nommés par les libéraux de Justin Trudeau aient déjà donné au PLC, comme le rapportait le Globe and Mail cette semaine. C’est 6 % pour les donateurs du Parti conservateur ou du NPD. Certes, tous ont passé l’étape de sélection d’un comité sérieux qui n’est plus contrôlé par le gouvernement. On constate aussi que 75 % n’ont pas donné aux libéraux.

Donner à un parti politique n’est pas un crime et ne devrait pas disqualifier un candidat, évidemment. Ce qui fait désordre ici, c’est que le bureau du premier ministre scrutait les candidatures en vérifiant notamment dans la banque de données du PLC, la Libéraliste. Il y a donc encore cet espace d’influence partisane. Le processus s’est amélioré, il est plus rigoureux, les juges sélectionnés le sont sérieusement et ils sont compétents. Mais pourquoi tolérer que l’arbitraire politique n’ait pas été balayé ? En comparaison, le système québécois de nomination (pour la Cour du Québec) est maintenant beaucoup plus étanche depuis la commission Bastarache.

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Les nominations « partisanes » du gouvernement Legault, donc. Non, il n’y a pas de scandale. On n’est pas devant des cas de récompense pour faveur politique obtenue, des planques pour candidats défaits ou organisateurs glauques.

Mais la CAQ récolte ce qu’elle a semé en faisant des dénonciations outrées à la moindre apparence de favoritisme à l’Assemblée nationale. Jusqu’à dénoncer le moindre libéral nommé à un conseil d’administration d’un théâtre ou d’une institution publique à titre bénévole… Mettons qu’ils ont peinturé avec un gros pinceau et qu’ils ont des gouttes sur les souliers.

Il faut toujours viser un système de nomination au mérite. Mais il ne doit pas pour autant être robotisé, surtout dans certains postes stratégiques.

La CAQ apprend à gérer sa pureté. Maintenant au pouvoir, François Legault devra recoudre quelques chemises déchirées, il en a toute une pile…