Les célibataires le savent : sur Tinder, il faut balayer à gauche pour écarter un partenaire potentiel. Mais que diriez-vous si l’application allait scruter vos gènes pour éliminer les profils incompatibles avec le vôtre ? C’est l’idée sur laquelle travaille l’un des généticiens les plus en vue de la planète afin d’enrayer la transmission de maladies graves. Et elle soulève bien des réactions.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Cherche partenaire aimant le sport et le bon vin, doté d’un bon sens de l’humour… et d’un profil génétique compatible. En viendrons-nous à rédiger de telles descriptions pour rencontrer l’âme sœur ? George Church, généticien de l’Université Harvard parmi les plus en vue de la planète, veut en tout cas introduire l’ADN dans les applications de rencontres en ligne.

Le chercheur a révélé à l’émission 60 Minutes, de la chaîne américaine CBS, avoir cofondé une entreprise appelée Digi D8 pour commercialiser l’idée. Le dévoilement a eu l’effet d’une bombe. Tant dans les médias traditionnels que sociaux, George Church a été accusé de favoriser l’eugénisme, cette philosophie qui vise l’amélioration génétique de l’être humain.

PHOTO GRETCHEN ERTL, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

George Church, généticien de l’Université Harvard

« Je pense que la réaction médiatique est complètement exagérée. Tout le monde soulève les enjeux eugéniques alors qu’il y a des questions beaucoup plus pertinentes », commente Vardit Ravitsky, spécialiste en bioéthique à l’Université de Montréal.

Dans une foire aux questions publiée sur l’internet et dans des échanges de courriels avec La Presse, George Church a précisé ses intentions. Notons que le chercheur n’en est pas à son premier projet spectaculaire, lui qui travaille à ressusciter le mammouth et à faire « pousser » des organes de remplacement pour les humains dans des porcs.

Digi D8 serait donc un outil pouvant être utilisé par des applications existantes comme Tinder. Les participants fourniraient un échantillon de salive à partir duquel on séquencerait leur génome complet. L’information recueillie ne serait révélée à personne, pas même à l’individu ayant fourni l’échantillon.

Le système scruterait l’ADN pour y détecter des mutations génétiques liées à des maladies génétiques graves dites « récessives ». Dans une telle maladie, tant le père que la mère doivent être porteurs de la mutation pour que l’enfant soit atteint. Si un homme et une femme porteurs du même gène récessif tentaient d’entrer en contact, l’application éliminerait tout simplement ce jumelage, à l’insu des participants.

Un outil discriminatoire ?

George Church affirme que son objectif est de prévenir la transmission de maladies graves chez les enfants avant même qu’un couple se forme. Mais le système ne risque-t-il pas de pénaliser les gens atteints de certaines variations génétiques en les privant de possibilités de rencontres, créant de la discrimination basée sur le génome ?

« Non, répond George Church à La Presse. À peu près tout le monde est compatible avec 95 % des gens et incompatible avec 5 %. » Il affirme que des jumelages seront aussi supprimés de façon aléatoire parmi les gens qui ne présentent pas les mutations ciblées afin de créer une équité.

Faut-il s’offusquer de Digi D8 ?

« Tout dépend de l’usage de l’application », répond la bioéthicienne Vardit Ravitsky. 

Si, comme le dit George Church, c’est seulement pour dépister des maladies graves et pour éviter que deux personnes aient un enfant très malade, ce n’est pas eugénique, à mon avis. C’est un objectif qu’on partage déjà comme société depuis des décennies.

Vardit Ravitsky

Mme Ravitsky rappelle qu’on offre déjà des tests prénatals permettant de détecter les maladies génétiques graves pendant la grossesse. Lors de la fertilisation in vitro, on peut aussi tester les embryons pour ces mêmes maladies avant de les implanter dans l’utérus. Dans la communauté juive, un programme appelé Dor Yeshorim offre aussi aux couples des tests de compatibilité génétique avant même le mariage afin de prévenir la transmission de maladies graves fréquentes dans ces populations.

« On fait déjà des démarches, comme société, pour éviter la naissance d’enfants atteints de maladies graves. Ce n’est pas une nouvelle idée. Et le faire avant la rencontre du couple est une idée magnifique », juge Vardit Ravitsky.

Où tracer la ligne ?

Le défi, dit Mme Ravitsky, sera de tracer la ligne entre les affections qu’on veut éliminer et celles qu’on tolère. « Est-ce qu’on va l’utiliser pour empêcher des maladies plus légères qu’on peut traiter et qui apparaissent plus tard dans la vie ? Ou pour des handicaps, ce qui serait très controversé ? Ou pour essayer de trouver des traits qui sont liés à l’apparence physique, à l’intelligence, à l’orientation sexuelle, ce qui deviendrait de l’eugénisme ? » demande la professeure Ravitsky.

Un autre enjeu majeur sera la protection de ces données génétiques hautement confidentielle. Et il y a la question explosive des traits dominants, qui peuvent être passés à la descendance par seulement l’un des deux parents.

Disons par exemple que vous êtes atteint de la maladie de Huntington, dont les symptômes n’apparaissent souvent que vers 40 ou 50 ans. Si vous faites un enfant avec une autre personne malade, celui-ci est assuré d’avoir la maladie. Si votre partenaire n’est pas malade, l’enfant n’aura que 50 % de risques d’en être atteint.

Un outil comme Digi D8 pourrait donc réduire les risques de transmettre la maladie en vous évitant de vous mettre en couple avec quelqu’un de touché. Mais détecter ce genre de mutation soulève des questions difficiles. Qui voudra se mettre en couple avec vous, sachant que vous avez 50 % de probabilités d’engendrer un enfant malade ?

« Là, ça peut en effet devenir discriminatoire, parce que ce serait tout le monde qui aurait une réticence à être jumelé avec une personne », dit Vardit Ravitsky. George Church assure que Digi D8 ne se penchera que sur les traits récessifs. Mais qui sait si une autre entreprise voudra offrir ce service un jour ?

« Presque toutes les nouvelles idées ou les nouvelles technologies soulèvent des questions éthiques, et il faut parfois penser en dehors de la boîte pour les trouver, commente George Church. Mon laboratoire met un accent considérable sur la bioéthique. Nous encourageons les discussions sur les différents sujets, et ça prend parfois un événement inhabituel comme celui-là pour déclencher la conversation. »

Tinder ne favorise pas les histoires d’un soir

Que les défenseurs de la morale se rassurent. Selon une recherche norvégienne publiée dans Evolutionary Psychological Science, l’application Tinder ne favorise pas les aventures d’un soir. Les chercheurs ont noté que les utilisateurs qui ont déjà ce type de relation hors de l’application en développent aussi sur Tinder, mais que ceux qui n’en ont pas (même s’ils en souhaitent !) n’en auront pas vraiment plus en utilisant l’application.