Ils étaient donc plus de 300 000 dans les rues, hier, selon des sources policières. La plus importante à Montréal manif depuis…

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Depuis quand, au juste ?

Une belle foule, décidée et festive. Des familles, des ados, des enfants, des moins jeunes. Une belle marée humaine, émouvante.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Des centaines de milliers de personnes ont marché dans les rues de Montréal hier après-midi pour réclamer des actions afin de lutter contre les changements climatiques.

Mais loin des rues, loin des pancartes à slogans irrésistibles, loin des clips d’enfants craquants qui exhortent les grands à agir pour la planète, loin de cette belle marée humaine, un nombre qui remet tout en perspective…

C’est « 21 », comme dans 21 % : la proportion de Québécois pour qui l’environnement sera LE facteur décisif au moment de voter le 21 octobre prochain. Une personne sur cinq.

À l’échelle canadienne ? C’est 16 %. Même pas une personne sur cinq.

C’était dans Le Devoir jeudi, sondage Léger.

Et quel est LE critère qui va le plus influencer l’électeur québécois au moment de faire son X ? L’économie et les taxes, à 36 %.

À l’échelle canadienne, économie et taxes, c’est aussi LE critère déterminant, plus fort encore qu’au Québec : 43 %.

Alors si vous vous demandez pourquoi François Legault n’en fait pas « plus » pour le climat, ne cherchez pas plus loin. Il n’en fait pas « plus » exactement pour les mêmes raisons que Justin Trudeau fait juste semblant d’en faire plus (il a acheté un pipeline !) et qu’Andrew Scheer ne fait même pas semblant d’avoir l’intention de faire quelque chose (en misant sur le troisième lien à Québec) : parce que miser sur l’environnement ne se transforme généralement pas en votes.

Miser sur l’environnement ne crée pas de gouvernements. C’est au mieux un joli vernis à apposer sur le programme électoral.

Le sondage Léger du Devoir est sorti jeudi, mais la classe politique sait ça depuis toujours, les partis et les gouvernements sondent les citoyens en permanence. Ils savent ce qui résonne dans l’électorat.

Entendez-vous Justin Trudeau parler de mesures environnementales concrètes ces jours-ci, alors qu’il se bat pour sa réélection ? Pas tant, hein ?

La ministre de l’Environnement Catherine McKenna s’est fait questionner sur la promesse de Justin Trudeau de rendre le Canada carboneutre d’ici 2050, ce qui est hallucinant d’optimisme. Mme McKenna s’est donc fait demander comment le Canada allait réussir cet exploit. Réponse : « Si nous sommes réélus, nous allons regarder ça. » 

En revanche, avez-vous remarqué la multiplication de mesures proposées par Justin Trudeau qui touchent directement les poches des Canadiens ?

D’une exemption d’impôt de base de 15 000 $ à une bourse de 2000 $ qui serait donnée à 75 000 familles canadiennes pour aller camper dans des parcs nationaux (!) en passant par la promesse, si vague qu’elle en est risible, de « travailler pour » faire baisser la facture de téléphonie cellulaire des familles, les promesses de Justin Trudeau font miroiter des fins de mois plus faciles.

C’est aussi pour ça que Justin Trudeau a acheté un pipeline : parce que la fin de mois de milliers de Canadiens qui travaillent dans le pétrole en dépend, parce que le gouvernement du Canada engrange des revenus liés à ce pétrole.

L’économie, les taxes : la préoccupation qui va guider le X de 43 % des Canadiens, le 21 octobre prochain, l’enjeu le plus mobilisateur dans l’urne. Trudeau le sait, comme tous les politiciens de l’Occident qui doivent être réélus pour faire quoi que ce soit.

L’économie, les taxes, boucler les fins de mois : c’est ce qui fait et c’est ce qui défait les gouvernements.

En 1992, un jeune gouverneur de l’Arkansas a battu contre toute attente le président George W.H. Bush en tablant sur les maux et les peurs des Américains face à une économie fléchissante : It’s the economy, stupid ! répétait inlassablement le conseiller de Clinton, James Carville. « C’est l’économie, épais ! » : c’est devenu un mantra dans toutes les campagnes électorales d’Occident.

Quand des Français vêtus de gilets jaunes ont pris la rue il y a un an, contre quoi protestaient-ils ? Contre une taxe « verte » sur le carburant. Le mouvement des gilets jaunes a muté, mais à la base, c’était ça : une ruade contre une taxe, une taxe dénoncée comme un fardeau.

Ce n’est pas pour rien que le président Emmanuel Macron, tentant de calmer le jeu quand les gilets jaunes s’agitaient violemment, a parlé de la difficile conciliation entre « la fin du mois » qui préoccupe beaucoup de citoyens et « la fin du monde » qui pèse sur l’humanité.

La « fin du monde », ou en tout cas la fin d’un monde, elle est annoncée par les scientifiques qui étudient le climat. Mais dans le quotidien ordinaire, quand les épiceries sont pleines, cette fin d’un monde demeure abstraite et éloignée dans le temps : 2050, c’est si loin…

En revanche, la fin du mois, elle, est très, très concrète. Le chèque à faire au fisc au printemps, on en connaît le montant à la virgule près, le prix des patins du petit pour sa saison Bantam aussi, de même que le prix de l’essence qui explose la veille d’un long week-end. Ça, on sait, concrètement.

Oui, l’économie va « bien », mais la précarité grandissante du travail, les coûts de plus en plus astronomiques liés au logement et le coût de la vie en général font peser une chape de plomb sur beaucoup de gens, qui craignent de ne pas « arriver » à la fin du mois.

Personne ne veut vivre dans un monde qui surchauffe, dans un monde aux océans empoisonnés qui produisent de moins en moins de poissons et de plus en plus d’ouragans. Mais de Laval ou de Mississauga, dans les banlieues qui font et qui défont les gouvernements dans ce pays, tout cela est quand même moins concret qu’une promesse de réduire la facture de téléphonie cellulaire. On peut reprocher ça aux gens, mais faire ce reproche, c’est être divorcé du réel.

L’espoir est où, donc ?

Je soupçonne qu’il est chez les jeunes. Peut-être que cette jeunesse-là, qui grandit dans la conscience de l’urgence climatique, va créer une masse critique qui deviendra impossible à ignorer, qui fera et qui défera des gouvernements.

Pour l’heure, aujourd’hui, ce n’est pas le cas : c’est la priorité électorale numéro un d’à peine un Québécois sur cinq. Les partis le savent et, je le crains, aujourd’hui, ça pèse plus que 300 000 Québécois dans les rues.