L’une des choses qui m’horripilent le plus, quand je marche dans les rues de la ville, est de voir le mobilier urbain couvert de publicités de toutes sortes. Régulièrement, je vois des citoyens apposer des affichettes annonçant une vente de bric-à-brac ou le spectacle d’un groupe obscur. Encore dimanche dernier, j’ai vu deux femmes qui « strappaient » autour d’un poteau l’annonce de leur vente-débarras. Elles y allaient gaiement avec le ruban adhésif.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Cette effronterie enlaidit au plus haut point le paysage urbain. Et même si les employés de la Ville, chargés de nettoyer et de retirer ces affiches, repassent régulièrement, le mal est fait. Cette opération au grattoir, qui coûte annuellement 160 000 $, abîme le mobilier urbain. Et quand enfin les poteaux sont repeints, ceux-ci se retrouvent aussitôt couverts d’autocollants et de publicités de fortune sur lesquels personne ne pose les yeux de toute façon.

Je me suis souvent demandé pourquoi les inspecteurs de la Ville ne faisaient rien pour freiner ce carnage. Après tout, tous les éléments nécessaires pour retrouver les fautifs figurent sur ces affiches. Il y a souvent une adresse, un numéro de téléphone ou le nom d’une organisation. Une manne pour Columbo ou Miss Marple  ! La vérité, c’est que la Ville de Montréal ne ramène pas les strappeux de poteaux à l’ordre parce qu’elle ne peut pas le faire.

Dans un avis mis au jour il y a quelques semaines, on pouvait lire que les règlements municipaux « relatifs au fait de clouer, coller ou afficher sur le domaine public et tout type de mobilier urbain » avaient été suspendus et, qu’à ce titre, « la Ville et les arrondissements ne peuvent plus procéder au retrait des affichages et à l’émission de constats d’infraction ».

Vous avez bien lu ! Vous pouvez coller des centaines d’affichettes sur les lampadaires de la ville afin de retrouver votre chat qui répond au nom de Kiki, personne ne vous empêchera de le faire. Pourquoi ? Parce que des poursuites de la part de citoyens ont fait annuler le règlement anti-affichage. 

« On a été déboutés à deux reprises par la cour », m’a dit Jean-François Parenteau, responsable de la concertation des arrondissements au comité exécutif de la Ville de Montréal.

Dans cette décision, on ne fait pas de distinction entre les messages communautaires annonçant une marche en faveur de la paix et des publicités qui sont faites à des fins commerciales. Mauro Pezzente, copropriétaire de quatre bars dont La Casa Del Popolo et la Sala Rossa, est à l’origine d’une de ces poursuites. Lui non plus ne fait pas cette distinction.

Pour promouvoir les centaines de spectacles qu’il produit chaque année, il n’hésite pas à utiliser le mobilier urbain pour vendre ses billets. « C’est une question de liberté d’expression », m’a-t-il dit avant d’ajouter que ce procédé est un outil publicitaire important pour lui.

Si la Ville de Montréal veut retrouver son droit de sévir contre ceux qui s’adonnent à l’affichage sauvage, elle doit, à la demande de la Cour, offrir une solution de rechange aux citoyens. Après des années de tergiversations, on procède enfin à l’installation de modules d’affichage libre dans les zones commerciales de la ville. Vous avez peut-être vu apparaître les premiers des 600 modules qui seront installés au cours des prochains mois.

« Nous sommes présentement dans une période de tests, m’a dit Jean-François Parenteau. On veut voir où sont les vrais besoins. »

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Après des années de tergiversations à la Ville de Montréal, on procède enfin à l’installation de modules d’affichage libre dans les zones commerciales.

Fabriqués et installés au coût de 1,5 million de dollars, ces modules permettent la pose d’affiches ou d’annonces de petite taille. Ils seront nettoyés régulièrement par les employés de la Ville. On demande aux utilisateurs d’en faire un usage juste et honnête, c’est-à-dire de ne pas apposer d’affiches par-dessus celles qui sont déjà là.

Pour Mauro Pezzente, qui qualifie la quantité de modules de « ridicule », la solution proposée est loin d’être convaincante. « Nous produisons une centaine de posters par spectacle et on ne peut mettre que quatre affiches par module, dit-il. Ce n’est pas assez. »

Bref, alors que la grande majorité des producteurs de spectacles de Montréal investissent de l’argent dans les médias pour promouvoir leurs événements, Mauro Pezzente désire que la Ville de Montréal lui offre sur un plateau d’argent les moyens nécessaires afin qu’il puisse mener rondement ses opérations promotionnelles et commerciales.

Rendu là, on peut aussi demander aux cols bleus de jouer les hommes-sandwichs pour lui.

Pauvre Cléopâtre

Alors que le Carré Saint-Laurent est sur le point d’être inauguré et que la foire alimentaire nouveau genre Le Central se prépare à accueillir ses premiers foodies, un détail gros comme la lune retient notre attention : l’état navrant du Café Cléopâtre.

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Les dirigeants du Café Cléopâtre, dont les origines remontent à 1895, n’ont pas profité de la construction du Carré Saint-Laurent pour améliorer la façade du lieu.

Vous vous souvenez sans doute que le propriétaire de ce cabaret a été érigé en héros pour avoir joué les résistants lors de la démolition des immeubles environnants. Il est devenu pour les promoteurs un caillou dans leur soulier. Malgré tout, les architectes ont trouvé des solutions et ont fait preuve d’ingéniosité afin de construire cet immense complexe autour du vieux cabaret et obtenir une forme d’harmonie.

Quand on regarde le résultat aujourd’hui, force est de constater que les dirigeants du Café Cléopâtre, dont les origines remontent à 1895, n’ont fait aucun effort et n’ont pas profité de la construction du Carré Saint-Laurent pour améliorer la façade du lieu. Tout est défraîchi, vieillot, ridé. Je crois que la dernière fois qu’on a lavé les vitres remonte à 1971.

Interviewé en 2011 par mon collègue Jean-Christophe Laurence alors qu’il venait d’apprendre qu’il évitait l’expropriation, le propriétaire du Café Cléopâtre, Johnny Zoumboulakis, déclarait ceci : « Le Quartier des spectacles, moi, je veux en faire partie. Ça fait 34 ans que je travaille pour bâtir cet endroit. Est-ce qu’il faut que je m’en aille simplement parce que quelqu’un d’autre a besoin du terrain  ? Ce n’est pas l’idée que je me fais d’une société démocratique. »

M. Zouboulakis devrait maintenant se souvenir que nous avons été plusieurs à le soutenir dans sa résistance et que ça serait la moindre des choses qu’il redonne un peu d’amour à ce vestige du Red Light et, par le fait même, aux citoyens de Montréal. Il parle de démocratie. Je lui parle de respect du patrimoine.