Rarement un spécialiste des insectes aura marqué les esprits comme Georges Brossard l’a fait. Le célèbre entomologiste québécois et fondateur de l’Insectarium de Montréal, mort hier matin à l’âge de 79 ans, laisse derrière lui un legs « majeur ».

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Thomas dufour Thomas dufour
La Presse

De tous ceux à qui Georges Brossard a transmis sa passion des insectes, David Marenger est sans doute celui qu’il a le plus marqué.

Enfant, atteint d’un cancer du cerveau incurable, il avait confié à l’entomologiste son rêve d’attraper un morpho bleu, lors d’une conférence sur les insectes au Jardin botanique, avant l’ouverture de l’Insectarium.

C’était en 1987.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

David Marenger et le fameux morpho bleu

Georges Brossard l’avait emmené au Mexique, de concert avec la Fondation Rêves d’enfants, et avait exaucé son souhait, le portant sur ses épaules dans la forêt tropicale.

« J’étais en chaise roulante ; en revenant, je marchais », a raconté hier à La Presse David Marenger, aujourd’hui âgé de 37 ans, qualifiant sa guérison de miraculeuse.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE DE GEORGES BROSSARD

Georges Brossard et David Marenger au Mexique, en 1987

Son histoire a inspiré le film Le papillon bleu, de Léa Pool, sorti en 2004.

La nouvelle de la mort de Georges Brossard « a été un choc » pour David Marenger, qui dit avoir énormément appris de lui.

« Il m’a montré comment épingler les papillons ; moi, je les mettais dans un bottin téléphonique avant », se rappelle-t-il.

« Il m’a montré comment capturer les scorpions, les tarentules, ajoute-t-il. Il m’a montré le respect de la nature. C’est lui qui m’a tout montré : les animaux, la préservation, redonner au suivant. »

C’était un passionné et il m’a transmis sa passion.

David Marenger

Aujourd’hui employé de la municipalité de Sainte-Marthe, en Montérégie, David Marenger prononce des conférences dans les écoles pour montrer sa collection d’insectes, la plupart capturés au côté de Georges Brossard.

« J’essaie de perpétuer ce que m’a montré Georges », dit-il.

Jouer son propre rôle

La réalisatrice Léa Pool se souvient de Georges Brossard comme « quelqu’un de passionné, d’attachant, qui aimait ce qu’il faisait », a-t-elle confié à La Presse.

L’entomologiste avait accompagné l’équipe de tournage au Mexique, afin d’élaborer les scènes avec des insectes, un rôle « extrêmement précieux », explique-t-elle.

« Il m’en a voulu à mort de ne pas l’avoir pris comme acteur. Il trouvait que l’acteur [qui le personnifiait] maniait mal le filet », se souvient Léa Pool, un sourire dans la voix.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

William Hurt et Marc Donato dans le film Le papillon bleu, de Léa Pool, sorti en 2004

La Fondation Rêves d’enfants a aussi salué la mémoire de Georges Brossard dans une déclaration transmise à La Presse, hier, soulignant la « grande joie » qu’il a pu apporter à David Marenger.

« Georges était un philanthrope engagé et son héritage ne sera jamais oublié », conclut l’organisme.

« C’était une dynamo »

Le legs de Georges Brossard est « majeur », a confié dans un entretien avec La Presse Anne Charpentier, qui a été directrice de l’Insectarium de Montréal pendant 11 ans, avant d’être nommée directrice du Jardin botanique, il y a quelques semaines.

« Le geste fondateur de créer un musée, ce n’est pas rien, d’une part, mais un musée sur les insectes, il fallait être très audacieux », souligne-t-elle, ajoutant qu’il a inspiré des générations d’entomologistes.

Anne Charpentier étudiait en muséologie quand elle a fait la connaissance de Georges Brossard, qui s’était inscrit à un cours de mise en valeur des collections de sciences naturelles.

« Il était en train de réfléchir à son futur insectarium », se souvient celle qui ne se doutait pas à l’époque qu’elle en deviendrait la directrice.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Georges Brossard, en 1983, alors que sa collection et ses expositions d’insectes attiraient déjà l’attention des médias.

Le qualifiant de « dynamo », Anne Charpentier parle de Georges Brossard comme d’un homme doté d’une grande énergie, qui était infatigable.

Lors de la visite d’une forêt tropicale, dans le cadre de la conception du Biodôme de Montréal, elle se souvient qu’il se levait aux aurores pour aller capturer des insectes.

Il était plus âgé que nous et nous surpassait de loin en énergie !

Anne Charpentier

Elle dit aussi avoir « une pensée très spéciale » pour la femme de Georges Brossard, Suzanne Schiller, qui a été « très impliquée » dans la fondation de l’Insectarium.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a fait part de sa tristesse sur le réseau social Twitter.

« Votre passion, votre humanisme et votre capacité unique à nous faire rêver vont nous manquer, M. Brossard », a-t-elle écrit.

Atteint d’un cancer

Georges Brossard s’est éteint peu avant 10 h, hier matin, à la Maison Victor-Gadbois, un centre de soins palliatifs de Saint-Mathieu-de-Belœil, en Montérégie, a confirmé à La Presse le docteur Guy Frenette, un médecin de l’établissement.

Âgé de 79 ans, il souffrait d’un cancer du poumon.

Sa femme l’a accompagné jusqu’à son dernier souffle ; ses enfants ont également été à son chevet depuis son admission au centre, il y a une semaine.

Né à La Prairie en 1940, fils du cultivateur Georges-Henri Brossard, fondateur de la ville de Brossard, Georges Brossard a d’abord été notaire, avant d’abandonner la pratique à l’âge de 38 ans pour devenir le grand spécialiste des insectes que le public connaît.

Entomologiste autodidacte, Georges Brossard a accumulé les honneurs au cours de sa vie.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Georges Brossard a été fait commandeur de l’Ordre de Montréal par l’ex-maire Denis Coderre, en 2016.

Il a été fait chevalier de l’Ordre national du Québec, membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre de Montréal, a reçu la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec, la Médaille du jubilé de la reine Élisabeth II et la médaille Louis-Riel, en plus de recevoir des doctorats honorifiques de l’Université McGill et de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Ses talents de vulgarisateur ont aussi fait de lui une personnalité publique appréciée, qui a animé les séries télévisées Mémoires d’insectes et Insectia, cette dernière ayant été diffusée dans 150 pays.

— Avec La Presse canadienne

Pierre Bourque pleure « un frère et un ami »

Pierre Bourque, ancien maire de Montréal, se souviendra toujours de sa première rencontre avec Georges Brossard. C’était en 1985. L’idée de créer un insectarium a germé ce soir-là autour d’une bouteille de cognac.

À l’époque, M. Bourque était directeur du Jardin botanique. M. Brossard avait déroulé le tapis rouge et ouvert une bouteille pour accueillir le directeur chez lui.

Quand Pierre Bourque a vu la collection d’insectes entreposée au sous-sol, il a tout de suite su qu’il voulait ouvrir un insectarium à Montréal. « J’ai été bouleversé », raconte l’ancien maire.

L’idée de l’insectarium a été un franc succès. L’entomologiste avait le don de fasciner les foules.

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Georges Brossard en compagnie de Pierre Bourque, alors qu’il était directeur du Jardin botanique de Montréal, lors de l’ouverture de l’Insectarium, en février 1990.

Avant l’arrivée de Georges Brossard, les expositions sur les insectes attiraient environ 25 personnes à Montréal, selon M. Bourque. « Quand Georges a apporté sa collection, il y avait des milliers de gens aux portes. C’était spectaculaire. » 

• 700 000 $ Dons récoltés en 1987 lors d’une campagne de financement pour créer un insectarium à Montréal

Les deux hommes sont rapidement devenus amis. Ils ne se sont pas lâchés pendant 35 ans. Ils ont voyagé ensemble, pêché le doré en Abitibi et joué aux cartes. « C’était à la fois un frère et un ami », dit Pierre Bourque.

Il se rappelle une promenade avec Georges Brossard au bord d’un lac, en mai dernier. « Georges est arrivé avec du pain dans ses poches pour amadouer les outardes. C’était un moment magnifique. »

C’était juste avant que les médecins découvrent de l’eau dans les poumons de M. Brossard. « Dans le dernier mois, ç’a vraiment empiré », a dit M. Bourque.

Un mariage tardif

L’un des derniers souhaits de Georges Brossard était de se marier. Après 50 ans de vie commune, l’entomologiste et sa conjointe se sont dit oui le 15 juin dans leur maison de Saint-Bruno.

« Il ne s’était jamais marié et il voulait régler ça avant de mourir, raconte Pierre Bourque. C’était très beau. Il y avait son frère, sa sœur, ses enfants et ses cinq petits-enfants. »

Le couple devait d’abord se marier le 22 juin, mais la cérémonie a été devancée d’une semaine parce que l’état de santé de M. Brossard se dégradait.

Pierre Bourque souhaite ardemment que l’Insectarium de Montréal soit baptisé Georges-Brossard « pour que des générations puissent connaître le nom de cet homme exceptionnel ».

« C’est un grand personnage du Québec, a conclu Pierre Bourque. Ce n’est pas le genre de personne que l’on rencontre très souvent. Il a démystifié le monde des insectes. »