Le supplice d’Asia Bibi est terminé. Dix ans après avoir été condamnée à mort pour avoir enfreint la loi sur le blasphème dans la foulée d’une dispute autour d’un verre d’eau, la Pakistanaise de confession chrétienne vient d’arriver au Canada, où elle devait retrouver deux de ses filles.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Ottawa a refusé de confirmer ou de commenter la nouvelle. S’adressant à des journalistes hier, le premier ministre Justin Trudeau a invoqué des « raisons de sécurité » pour justifier ce silence.

Mais plusieurs sources pakistanaises ont fait savoir que la mère de famille de 58 ans avait quitté le pays en direction du Canada. Son arrivée sur le sol canadien a été confirmée par son avocat Saiful Malook — qui avait lui-même dû fuir aux Pays-Bas dans la foulée de cette affaire.

Après avoir ouvert les bras à une jeune Saoudienne en fuite, puis à une ancienne protectrice du sonneur d’alarme Edward Snowden à Hong Kong, menacée de renvoi vers les Philippines, le Canada vient donc d’accueillir une réfugiée en détresse pour la troisième fois en cinq mois.

« C’est un immense soulagement qu’Asia Bibi et sa famille soient en sécurité », a réagi hier, dans un communiqué, Omar Wairach, directeur d’Amnistie internationale (AI) pour l’Asie du Sud.

« Mais elle n’aurait jamais dû être emprisonnée, encore moins être condamnée à la peine capitale », a-t-il ajouté, soulignant que la décennie d’horreur que vient de traverser Asia Bibi montre à quel point la loi pakistanaise sur le blasphème a besoin d’être réformée.

Vague d’indignation

L’histoire d’Asia Bibi a provoqué une vague d’indignation internationale. À l’origine, il y a un gobelet dans lequel elle avait trempé ses lèvres après avoir puisé de l’eau dans un puits, alors qu’elle travaillait à la cueillette de baies dans une ferme pakistanaise.

Une de ses coéquipières a alors refusé de boire l’eau rapportée par Asia Bibi, sous prétexte qu’elle avait été souillée par une chrétienne. Asia Bibi s’est défendue en affirmant qu’elle ne croyait pas que le prophète Mahomet serait d’accord avec cette affirmation. Ces mots ont changé le cours de sa vie. Et lui ont fait frôler la mort par pendaison.

Condamnée à la peine capitale en vertu d’une loi pakistanaise interdisant le blasphème, en vigueur depuis 1986, Asia Bibi a vu son verdict confirmé en 2014, puis elle a été acquittée par la Cour suprême du Pakistan en octobre 2018, décision qui a été confirmée en dernière instance en janvier 2019. Elle a été alors libérée après avoir croupi huit ans en prison.

PHOTO ASAD KARIM, ARCHIVES REUTERS

Salman Taseer, gouverneur du Pendjab, a été assassiné après avoir pris la défense d’Asia Bibi. 

Son histoire a plongé le Pakistan dans un climat de haute tension. Deux hommes qui ont pris publiquement sa défense et critiqué la loi antiblasphème, soit le gouverneur du Pendjab Salman Taseer et le ministre des Minorités religieuses Shahbaz Bhatti, ont été assassinés à deux mois d’intervalle, en 2011.

Depuis sa libération, Asia Bibi devait vivre sous haute sécurité, de crainte de se retrouver à son tour dans la ligne de mire des fanatiques. Le Tehreek-e-Labbaik Pakistan, un parti islamiste radical, appelle d’ailleurs ouvertement à sa mort.

« Un certain courage »

Depuis l’acquittement d’Asia Bibi, son avocat Saiful Malook a entrepris des démarches auprès de plusieurs gouvernements occidentaux dans l’espoir qu’ils lui accordent l’asile. Dans une récente entrevue radiophonique, M. Malook avait cité l’Allemagne et le Canada comme terres d’accueil potentielles.

La Grande-Bretagne, craignant que ses représentations politiques au Pakistan ne soient visées par les islamistes, se serait montrée beaucoup plus réticente, selon lui. Saiful Malook a aussi noté que la perspective de devoir assurer les coûts associés à la sécurité de Mme Bibi aurait également fait hésiter Londres.

« Dans un contexte où plusieurs pays restent assez frileux par rapport à cette région du monde, le Canada a fait preuve d’un certain courage en accueillant Asia Bibi », a souligné France-Isabelle Langlois, directrice générale de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale, en entrevue téléphonique hier.

Elle s’est dite heureuse de voir que le Canada avait accueilli Asia Bibi, qui a été défendue par AI depuis sa condamnation.

« Son cas a frappé les esprits, a ajouté France-Isabelle Langlois, mais les minorités sont aujourd’hui victimes tous les jours d’intimidation et de menaces, pas seulement au Pakistan, mais partout dans le monde. »