(Sainte-Marthe-sur-le-Lac ) Des gens paniqués à la recherche de leurs proches. Des citoyens qui jouent au chat et à la souris avec la police pour tenter de regagner leur demeure et sauver leurs biens. Et un lac qui continue de se déverser en pleine ville.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Robert Skinner Robert Skinner
La Presse

Sainte-Marthe-sur-le-Lac avait des airs de ville assiégée hier, à la suite de la rupture d’une digue survenue samedi soir. Ici, les citoyens ont été évacués en pleine urgence, avec à peine quelques minutes d’avis. Pas le temps de protéger les meubles, encore moins d’installer des pompes.

Résultat : une foule se pressait hier contre les rubans de sécurité érigés par les autorités, réclamant d’aller récupérer médicaments, animaux domestiques et documents importants.

« Tout ce qu’on a, c’est ce qu’on a sur le dos », a résumé Sylvie Bouchard, l’une des quelque 6000 personnes évacuées de la municipalité.

Quand il a entendu les sirènes des policiers, samedi en début de soirée, Alain Dolbec est sorti faire un tour avec son fauteuil roulant pour voir ce qui se passait. Mal lui en prit : lorsqu’il a voulu regagner sa maison, il était trop tard. Les policiers l’ont embarqué dans une camionnette, et il est parti les mains vides.

« J’ai besoin de mes appareils pour mes pieds. Et j’ai trois chats et un chien là-dedans », a raconté l’homme diabétique. Les pompiers avec lesquels il s’est entretenu se sont montrés sensibles à sa situation, mais n’ont pu lui faire aucune promesse.

Martin Couture, lui, n’était pas venu récupérer des papiers ou des souvenirs. C’est son propre père qu’il cherchait. Samedi soir, quand il a appris la rupture de la digue, il est accouru vers la maison paternelle, mais pas de trace de l’homme. Hier matin, toujours sans nouvelles après une courte nuit d’angoisse, il a renfilé sa salopette imperméable et défié l’interdiction de se rendre en zone inondée pour retourner au domicile de son père.

« La bonne nouvelle est que sa voiture n’est pas là. C’est bon signe », a-t-il dit à La Presse. C’est finalement sa femme qui a retrouvé l’octogénaire. Celui-ci avait stationné sa voiture dans un parc, où il avait passé la nuit.

Une brèche de « 50 à 75 pieds »

Lors d’un point de presse où elle est apparue par instants dépassée par les événements, la mairesse Sonia Paulus, elle-même sinistrée, a précisé qu’une brèche de « 50 à 75 pieds », soit entre 15 et 23 mètres, s’est ouverte samedi dans la digue qui sépare Sainte-Marthe-sur-le-Lac du lac des Deux Montagnes gonflé à bloc par les crues. Le résultat, dramatique, est que le lac a commencé à se déverser dans la ville. On prévoyait que le niveau continuerait de monter pour encore au moins 24 heures, sinon 48 heures.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le niveau de l'eau était toujours à la hausse, hier.

Hier, les autorités travaillaient d’arrache-pied à circonscrire le problème en bâtissant deux immenses digues perpendiculaires au rivage de chaque côté de la brèche.

Un incessant va-et-vient de camions à benne chargés de roc se mêlait aux véhicules blindés de l’armée, aux camions de police et aux ambulances. En début d’après-midi, pas moins de 100 000 tonnes de roc avaient déjà été versées sur les flots, selon la mairesse. Le trafic était tel qu’il a causé un accident au coin du boulevard des Promenades et de la rue Louise, ajoutant au chaos.

PHOTO SÉBASTIEN ST-JEAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

De multiples camions à benne chargés de roc se sont déplacés hier dans les rues de Sainte-Marthe-sur-le-Lac.

Pendant ce temps, sur l’eau, des véhicules amphibies quadrillaient les rues inondées pour s’assurer que personne n’était en détresse, tandis qu’on entendait le vrombissement des hélicoptères qui faisaient de même du haut des airs. On se serait cru en pleine zone de guerre.

Jouer au chat et à la souris

Les évacuations de samedi soir se sont déroulées promptement. Par chance, l’armée venait de déployer 80 militaires à Deux-Montagnes, tout près. Une bonne partie de la zone inondée est formée d’un parc de maisons mobiles dans lequel vivent plusieurs personnes âgées, ce qui a compliqué les opérations. Mais aucun blessé n’a été signalé, et personne n’était porté disparu hier.

« On a été capables d’évacuer des gens en chaise roulante dans des pickups, et il n’y a eu personne de blessé. C’est presque un miracle. »

— François Legault, premier ministre du Québec, de passage hier à Sainte-Marthe-sur-le-Lac

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

François Legault, premier ministre du Québec, était de passage à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, hier, pour rencontrer les sinistrés.

M. Legault a annoncé hier que Québec versera 1 million de dollars à la Croix-Rouge pour venir rapidement en aide aux gens qui ont vu leur résidence dévastée par les inondations, qui sont plus de 7600 dans la province.

Le niveau de l’eau étant toujours en hausse, les autorités ont interdit aux résidants de s’aventurer en zone inondable. La situation a créé de nombreuses frictions. Patrick Hardy avait loué une chaloupe pour aller sauver ses biens et aider des voisins. Il était hors de ses gonds lorsqu’un policier de la Sûreté du Québec lui a bloqué le passage.

« On essaie de tout faire pour aider, et la loi vient se mettre là-dedans. C’est ridicule ! C’est quoi, l’idée ? » a-t-il hurlé. « Regarde-moi. J’ai dormi deux heures, j’ai les lèvres qui tremblent et j’ai le goût de brailler. Ça va mal finir », a-t-il dit.

Kevin Plouffe et Audrey Paquette-Raté ont aussi longuement protesté lorsqu’on leur a interdit d’utiliser le canot pneumatique qu’ils venaient d’acheter pour aller secourir un chat appartenant à la famille.

« On comprend les frustrations, c’est normal dans la situation. Mais on doit maintenir les barricades pour des raisons de sécurité », a expliqué le sergent Daniel Thibaudeau, de la Sûreté du Québec.

Plusieurs avaient toutefois réussi à défier les consignes. Avec des embarcations ou en marchant avec de l’eau jusqu’à la taille, ils ramenaient sacs, valises et animaux. Certains réussissaient même à garder leur sens de l’humour. « Le plancher flottant, ben il flotte », a lancé Martin Veilleux, revenant d’une inspection de sa maison chargé de deux glacières.

André Legault, lui, avait poussé la défiance jusqu’à passer la nuit de samedi à dimanche dans sa résidence, jugeant que le niveau d’eau n’était pas menaçant. Il a dû être évacué hier en véhicule blindé de l’armée avec ses quatre enfants et sa chienne Toutoune. « On ne pouvait plus sortir », a-t-il expliqué.

Qu’est-ce qui a causé les inondations à Sainte-Marthe-sur-le-Lac ?

C’est une brèche survenue dans une digue naturelle en argile située à l’extrémité de la 27e Avenue qui a permis au lac des Deux Montagnes de s’engouffrer dans la ville. « Depuis quelques jours, on renforçait les digues. On avait fait Pointe-Calumet et on s’en venait ici », a expliqué Pierre Leblanc, officier aux communications pour les Forces armées canadiennes. Les militaires sont donc arrivés trop tard ? « Selon les informations qu’on avait, c’était plus solide ici que l’autre côté. Les ingénieurs étaient venus inspecter, mais je pense que la force des vents a fait la différence », a répondu M. Leblanc. « On leur avait déjà dit que la digue suintait exactement à cet endroit, mais ils n’ont rien fait », a dénoncé de son côté le citoyen Patrick Hardy.

Peut-on réparer la digue ?

La mairesse Sonia Paulus a complètement écarté cette option, affirmant que la force des flots empêche tout travail. Les autorités s’affairaient plutôt, hier, à construire deux immenses digues perpendiculaires au rivage, sur la 23e Avenue et la 29e Avenue, de chaque côté de la brèche. Les zones au-delà de ces digues étaient déjà largement inondées, mais l’idée est d’empêcher que l’eau y monte davantage (certains parlaient même d’y pomper l’eau de l’autre côté de la digue). Cela, évidemment, confinera l’eau qui entre dans une zone très circonscrite, où le niveau risque de monter encore plus rapidement. Certains citoyens disaient hier qu’on avait « sacrifié un quartier pour en sauver un autre ». La mairesse Paulus a rejeté cette interprétation, mais a convenu que les citoyens qui habitent entre la 23e Avenue et la 29e Avenue mettront sans doute plus longtemps à regagner leur demeure.