Le Dr David Mulder, chirurgien et médecin du Canadien, se dit « troublé » que le Québec soit la seule province dépourvue d'un programme de transport préhospitalier par hélicoptère. Dans la foulée de la tragédie en Saskatchewan le week-end dernier, il demande : « Comment le Québec réagirait-il à un accident semblable à Victoriaville ou ailleurs ? »

Mis à jour le 11 avr. 2018
Caroline Touzin LA PRESSE

Chirurgien émérite et médecin officiel du Canadien de Montréal durant 50 ans, le docteur David Mulder lance un « cri du coeur » pour que le Québec se dote d'un programme de transport préhospitalier par hélicoptère similaire à celui qui a contribué à sauver des vies dans la tragédie routière en Saskatchewan.

Dans une lettre adressée au ministre de la Santé Gaétan Barrette et transmise à La Presse, le médecin se dit « troublé » par le fait que le Québec soit la seule province au Canada dépourvue d'un tel programme.

Le Dr Mulder explique avoir été « profondément ébranlé » par l'accident qui a décimé les Broncos de Humboldt - une équipe de jeunes hockeyeurs de la Saskatchewan. Quinze personnes sont mortes et quatorze autres ont été blessées. « C'est d'autant plus bouleversant pour moi qu'en tant que joueur amateur, j'ai moi-même connu mon lot de voyages en autocar lorsque je jouais au hockey dans les rangs juniors en Saskatchewan, ma province natale », souligne-t-il.

Le chirurgien réputé demande au gouvernement du Québec de se servir de cette tragédie pour « revoir notre gestion des traumatismes sévères en région rurale et tous les aspects des soins préhospitaliers pour arriver à l'égalité des soins et des chances de survie pour tous les Québécois, qu'ils habitent en milieu rural ou urbain ».

« Comment le Québec réagirait-il à un accident semblable à Victoriaville ou n'importe où ailleurs en région rurale ? » - Le Dr David Mulder

En Saskatchewan, dans un court laps de temps, la Gendarmerie royale du Canada s'est rendue sur le lieu de l'accident et disposait d'hélicoptères qui ont pu rapidement transporter les blessés vers le centre de traumatologie de niveau 1 de l'hôpital universitaire de Saskatoon, résume le Dr Mulder. Trois hélicoptères du programme STARS de Saskatoon et de Regina sont arrivés rapidement sur les lieux, indique-t-il.

« Cela a à l'évidence diminué le temps de transport des blessés vers le centre de traumatologie qui avait été mis en alerte par un code orange », souligne l'ex-chirurgien en chef de l'Hôpital général de Montréal dont le centre de traumatologie porte aujourd'hui le nom.

Le Québec a fait de grands progrès dans l'accès aux soins en traumatologie, souligne le médecin, qui a piloté la mise en place d'un système de traumatologie dans l'ensemble du Québec en 1993.

La province compte aujourd'hui trois centres de traumatologie pour adultes de niveau 1, l'Hôpital général de Montréal, l'hôpital du Sacré-Coeur et l'hôpital de l'Enfant-Jésus à Québec, qui ont permis de diminuer de façon spectaculaire les taux de mortalité et la morbidité si on les compare à ceux de 1993, fait valoir le Dr Mulder.

En effet, jusqu'au début des années 90, le taux de mortalité des personnes admises dans les hôpitaux du Québec pour cause de traumatismes avoisinait 50 %. Depuis la réorganisation des soins de traumatologie en 1993, ce taux a chuté considérablement pour s'établir à moins de 5 %.

« Mon inquiétude aujourd'hui est liée au temps requis pour transporter les patients gravement blessés des régions du Québec vers nos centres de traumatologie de niveau 1. » - Le Dr David Mulder

« Lors d'un accident grave en région rurale, le temps de transport peut s'avérer très long et même dépasser largement l'heure critique [golden hour] : une heure maximum entre le traumatisme et l'arrivée du patient dans un centre de traumatologie de niveau 1 qui est le standard d'excellence en traumatologie. Cela est inacceptable », déplore le chirurgien émérite.

« PRÉOCCUPÉ » ET « ATTRISTÉ »

« Je suis à la fois préoccupé et attristé que la ville de Montréal soit la seule de sa taille en Amérique du Nord sans aucun programme de transport préhospitalier par hélicoptère, poursuit le Dr Mulder. Je suis encore plus troublé par le fait que la province de Québec est la seule province au Canada dépourvue d'un tel programme. »

Un programme sophistiqué de transport aéroporté préhospitalier comprenant des hélicoptères et des avions offrirait un soutien inestimable à la population pédiatrique, en cas d'accident vasculaire cérébral (AVC), ou d'urgence cardiaque et obstétrique, en plus des grands polytraumatisés de la route, insiste le médecin, qui enseigne toujours la chirurgie à l'Université McGill.

Le Dr Mulder conclut que l'état actuel du réseau routier québécois et « les travaux incessants qu'il nécessite » rendent difficiles le transport par ambulance et le non-dépassement de cette fameuse « heure critique ».

En entrevue avec La Presse, le chirurgien d'expérience, connu du grand public pour avoir diagnostiqué le cancer de Saku Koivu alors que ce dernier était capitaine du Tricolore, affirme qu'un programme de transport préhospitalier par hélicoptère parachèverait son « rêve » de donner un meilleur accès au plus de patients possible aux centres de traumatologie de la province.

L'automne dernier, le septuagénaire est retourné dans le village où il a grandi, à près de 200 km de Saskatoon. Durant son séjour, un homme a eu un bras sectionné dans une ferme. 

« En 40 minutes, l'hélicoptère est arrivé au petit hôpital du village et est reparti avec le patient à l'hôpital de Saskatoon. » - Le Dr David Mulder

Le temps de réponse est crucial dans les cas d'AVC, de crise cardiaque et d'hémorragie grave pour améliorer les chances de survie du patient ou encore minimiser les conséquences des traumatismes, souligne le chirurgien.

Dans sa longue carrière en traumatologie, le Dr Mulder a vu passer de nombreux cas qui auraient connu une fin différente si les patients avaient bénéficié d'un service d'hélicoptère-ambulance.

« Je ne veux mentionner aucun nom, mais je dirais qu'à Tremblant, avec sa grosse montagne de ski, de nombreux accidents surviennent, indique le médecin. Si le temps de transport des patients était réduit, on pourrait réduire le taux de mortalité. »

Questionné par La Presse, le ministre de la Santé Gaétan Barrette a fait savoir par la voix de son attachée de presse Catherine W. Audet, hier, que des « travaux sont présentement en cours à ce sujet », sans donner plus de détails.

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Dans les autres provinces

En Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba, le Shock Trauma Air Rescue Society (STARS) est un organisme sans but lucratif financé par le ministère de la Santé de la province (20 % dans le cas de l'Alberta), des dons privés et des ententes de partenariat avec les communautés. Pour desservir ces trois provinces, STARS possède une flotte de onze hélicoptères -dont le plus récent modèle peut accueillir plusieurs blessés à la fois- répartis sur six bases dans lesquels prennent place une équipe spécialisée dans les soins intensifs. À bord, il y a un pilote, un copilote, une infirmière spécialisée, un paramédic et un médecin. À titre d'exemple, le programme coûte environ 10 millions par an en Alberta (coûts d'opération), selon des données tirées de son site Internet. En Colombie-Britannique, le service d'hélicoptère-ambulance est différent. La province octroie un contrat à deux entreprises privées qui lui coûte environ 15 millions par an. Dans cette province, ce sont des paramédics qui sont à bord, et non, un médecin. L'Ontario fait elle aussi affaire avec une entreprise -Ornge- pour offrir ce service à la population. Les hélicoptères-ambulances peuvent aller secourir les patients sur les lieux des accidents ou encore faire du transport entre hôpitaux.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr David Mulder a piloté la mise en place d'un système de traumatologie dans l'ensemble du Québec en 1993.

Airmedic: un service offert partout au Québec... mais réservé aux membres

Le Québec est la seule province canadienne dépourvue d'un programme public de transport préhospitalier par hélicoptère. Airmedic est l'unique entreprise québécoise entièrement vouée aux services médicaux aéroportés, sur tout le territoire de la province. Il faut cependant être membre pour en bénéficier, sauf si la demande émane du gouvernement. Survol.

QU'EST-CE QU'AIRMEDIC ?

Airmedic est la seule entreprise québécoise à offrir un service de sauvetage aérien, sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

« C'est vraiment une ambulance aérienne, on apporte les soins au patient », illustre la vice-présidente directrice Sophie Larochelle. Il s'agit d'un service privé. Airmedic vole au secours de ses quelque 250 000 membres québécois où qu'ils se trouvent, sur les lieux de l'urgence, et les conduit à l'hôpital approprié pour qu'ils y reçoivent les soins dont ils ont besoin. Un particulier ou une entreprise peut adhérer au programme en se dotant d'une couverture temporaire ou annuelle. Les bases d'Airmedic sont situées à Saint-Hubert, à Saguenay, à Sept-Îles et à Chibougamau. Sa flotte est composée de trois avions et deux hélicoptères.

TRANSPORT DE PATIENTS

Pour l'heure, le gouvernement québécois a recours aux services d'Airmedic pour le transport d'urgence de patients dans des régions éloignées, d'un établissement à un autre, comme de Blanc-Sablon à Sept-Îles sur la Côte-Nord, par exemple. « C'est à la demande du gouvernement et il s'agit de transferts interétablissements », précise Mme Larochelle. Les hôpitaux régionaux sont habituellement dotés d'un héliport pour accueillir un appareil d'Airmedic ou sinon, ils sont situés près d'un aéroport. Pour les traumas graves, les hélicoptères peuvent seulement atterrir à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec. L'héliport de ce dernier est cependant fermé depuis le 1er janvier 2016 parce que les coûts pour le mettre à niveau sont trop élevés. Les patients sont plutôt pris en charge par des ambulanciers de l'aéroport Jean-Lesage vers le CHU de Québec.

FLEXIBILITÉ POSSIBLE

Airmedic soutient qu'elle déploiera évidemment ses équipes si une tragédie comme celle qui est survenue en Saskatchewan la semaine dernière se produisait au Québec. « Notre mission est de sauver des vies. Si le gouvernement le demandait, on collaborerait, c'est certain », indique Mme Larochelle. Par ailleurs, Airmedic explique que c'est l'urgence qui prime. « Par exemple, s'il y a un écrasement dans le Nord, on ne commencera pas à vérifier qui est membre ou pas. Même si on n'est pas capables d'identifier la personne, on va se déployer quand même. Sauf que l'individu recevra une facture par la suite », dit-elle. Le coût d'un sauvetage aérien par Airmedic peut osciller entre 2500 et 5000 $ de l'heure. Le gouvernement peut aussi faire appel aux hélicoptères de corps policiers ou de l'armée canadienne.

L'OPTION EVAQ

Au Québec, les patients peuvent aussi bénéficier des services d'Évacuations aéromédicales du Québec (EVAQ), dont la mission est de rendre accessibles aux populations des régions éloignées les soins spécialisés. EVAQ comporte un service de navettage notamment pour les soins programmés, mais peut aussi réaliser des évacuations aéromédicales urgentes à bord d'un avion-ambulance. Encore là, le patient est transporté d'un établissement à un autre. Il ne s'agit pas d'un service qui se déploie sur les lieux d'un accident comme ce qu'Airmedic offre à ses membres. EVAQ a été implanté en 1981 par le gouvernement du Québec. Le service est financé par le ministère de la Santé et des Services sociaux. C'est le CHU de Québec qui assure la coordination des demandes et des transports.

- Par Fanny Lévesque, La Presse

Photo fournie par Airmedic

Un hélicoptère de l'entreprise Airmedic.