Éprouvés par les ratés du système de paye Phénix, des agents correctionnels de la Côte-Nord vivent un véritable cauchemar financier.

Mis à jour le 31 déc. 2017
Fanny Lévesque LA PRESSE

Impôt en souffrance, remboursement en attente, T4 erronés... En cette veille du Nouvel An, des fonctionnaires fédéraux, qui subissent encore les ratés du système de paye Phénix, n'ont pas le coeur à trinquer. Certains anticipent plutôt « la bataille » qu'ils devront mener pour parvenir à fermer les livres de 2017.

« Je ne suis plus capable. On n'est plus capables. » David*, agent correctionnel au pénitencier de Port-Cartier, est à bout de souffle. Il attend son T4 « révisé » pour l'année 2016 depuis bientôt un an. L'an dernier, le jeune père de famille a remarqué que l'impôt était prélevé normalement sur son salaire, mais que son bulletin de paye n'affichait pas le total des sommes retenues.

« C'est comme si l'impôt était prélevé, mais que ce n'était pas comptabilisé », explique-t-il. À la fin de l'exercice fiscal, ce qu'il redoutait est arrivé. David a fait le calcul avec son comptable. Il a payé trop d'impôt en 2016, pourtant le fisc lui réclame quelque 4000 $ (provincial et fédéral). Le Portcartois estime qu'il devrait plutôt recevoir un remboursement de 7400 $.

« On se retrouve à la fin de 2017 et rien n'est réglé. Est-ce que je vais être pénalisé sur mon impôt 2017 ? Est-ce que je vais être payé un jour ? Le stress augmente », assure-t-il au bout du fil. En l'absence « de papiers officiels », David n'a pas pu remplir sa déclaration de revenus en respectant les délais. Revenu Québec a entrepris des mesures de recouvrement, affirme-t-il.

« Pour être franc, tu te dis que c'est eux qui te doivent de l'argent, mais quand le recouvrement appelle chez vous... On a tellement entendu d'histoires d'horreur avec Phénix... » - David

« Toutes les semaines, tu te demandes si tu vas avoir ton nouveau T4. Ça ne vient pas, il faut que tu appelles [le Centre des services de paye]. Il n'y a rien qui bouge », déplore le trentenaire.

L'Agence de revenu du Canada a accepté « le statu quo » en attendant que David fournisse son T4 révisé. Au Québec, l'agent correctionnel a déposé en novembre « un avis d'opposition » pour contester la demande de remboursement. « Je peux passer deux heures dans les papiers ou à essayer de parler à quelqu'un [...]. C'est pas drôle, il faut se transformer en comptable », dit-il.

INCAPABLE DE REMBOURSER

Simon* est lui aussi au bout du rouleau. Il venait d'avoir un enfant quand le système de paye Phénix a été implanté. Dès 2016, il a connu des problèmes avec, entre autres, des primes impayées ou des échelons non reconnus sur sa paye. Quand il est finalement parti en congé parental, Phénix a continué à lui verser son salaire comme si de rien n'était.

« J'étais payé en trop, j'ai mis cet argent-là de côté », soutient Simon, lui aussi agent correctionnel au pénitencier de Port-Cartier. À son retour au travail, l'homme dans la quarantaine explique avoir tenté de remettre les sommes versées en trop. 

« On m'a dit qu'il fallait que je rembourse le salaire brut, c'était au moins 5000 $ de plus que ce que j'avais eu. »

La panique s'est installée. « Je n'avais pas 5000 piastres à sortir comme ça », lance-t-il. Simon a reçu l'information que cette différence lui serait remboursée lorsqu'il aurait payé ses impôts. Le Portcartois a finalement pu réunir toutes les sommes nécessaires au remboursement. « On est en décembre 2017 et en ce moment, ils n'ont même pas commencé à se payer », dit-il.

Simon n'est pas au bout de ses peines. Au début 2017, une paye de 23 000 $ a été déposée dans son compte bancaire. Il ne sait toujours pas pourquoi. Est-ce un remboursement pour les primes impayées en 2016 ? Devra-t-il là encore rembourser le montant brut ? Simon n'arrive pas à recevoir une réponse valable. « Il faut arrêter là », lance-t-il.

« J'ai 29 000 $ qui dorment dans un compte depuis je ne sais plus combien de mois. Il ne m'appartient pas, cet argent-là, mais il y en a une partie à moi parce qu'ils m'en doivent depuis 2016. Il n'y a personne qui peut nous dire quand [ça va être réglé] », déplore l'homme de 42 ans. « J'anticipe de devoir encore me battre pour mes payes [en 2018]. »

DÉTRESSE PSYCHOLOGIQUE

David et Simon ne savent plus à quel saint se vouer pour régler leurs problèmes de paye. « C'est fatigant et stressant psychologiquement, dit Simon. On travaille dans un pénitencier à sécurité maximale, c'est déjà stressant. » Il confie d'ailleurs avoir songé à se mettre en arrêt de travail tellement ses ennuis avec Phénix lui font perdre d'énergie.

« Je ne me mettrai pas en arrêt de travail [...] sachant que Phénix va encore jouer dans mon dossier, changer mon statut. C'est épouvantable. Je ne sais plus quoi faire. » - Simon

À l'établissement de Port-Cartier, le syndicat confirme que quatre agents ont été mis en congé maladie en raison des ratés de Phénix, depuis l'implantation du système en 2016.

« Les agents correctionnels sont soumis à d'importants stress, ils doivent être en état de faire face à des détenus et prêts à intervenir », soutient le délégué syndical de Port-Cartier Hugo Lemieux, du Syndicat des agents correctionnels du Canada, affilié à la CSN. Selon lui, encore aujourd'hui, « au moins un membre par période de paye » ne reçoit tout simplement pas de salaire.

« Il y a une légère amélioration, notamment pour les nouveaux cas, mais ceux qui ont des cas plus anciens, ça ne fait que s'alourdir et se complexifier », nuance M. Lemieux dont le syndicat représente 190 agents à Port-Cartier. Les critiques fusent de toute part contre le système automatisé qui gère les payes de plus de 300 000 fonctionnaires canadiens.

* Des noms fictifs ont été utilisés en raison de la nature du travail des agents interrogés.