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Visiter un camp de réfugiés

Bruno Blanchet
Collaboration spéciale
Publié le 13 octobre 2007

Les Soudanais me déconcertent. J'ignore quelle mouche a piqué ces gens-là, mais ils sont complètement givrés! Personnellement, en trois ans, je n'ai reçu un accueil aussi exalté qu'une seule fois, et c'était un mardi matin dans le vieux Dacca, au Bangladesh. Un groupe de jeunes m'avait talonné pendant une heure, en chahutant, comme si je venais de remporter un championnat...

«Canada! Canada! Canada!»

À mon premier voyage en pays musulman, moi, petit Bruno, épouvanté, qui croyait dur comme fer que j'allais être lapidé, voilà que j'étais la reine du Carnaval. Absurde, n'est-il pas?

Aujourd'hui, dans la jolie ville de Kassala, à l'est du Soudan, j'ai vécu une matinée tout aussi délirante; ça aurait pu être une journée entière, mais je suis rentré me reposer dans ma chambre, à midi : curieusement, je n'en pouvais plus, d'autant... d'amour.

Dire que ça rime avec Darfour.

Le mystère reste entier.

14 h. On frappe à la porte de ma chambre.

«Debout là-dedans!»

C'est Martin, mon ami allemand. Il est excité car il nous a trouvé un «kontakt» : Ghimbi, Érythréen d'une vingtaine d'années, petit, maigre, avec une tête de rongeur, dont la maman vit dans un camp de réfugiés, à quelque 60 km de la ville. Le jeune homme serait prêt à nous faire visiter le camp, aujourd'hui, mais pas avant la tombée de la nuit. Durant le jour ce serait trop risqué, selon lui, parce que l'accès au camp est formellement interdit aux étrangers. Il ajoute qu'on devra peut-être se cacher dans la boîte du camion (de son beau-frère) pour entrer sans se faire voir, s'il y a des gardiens armés.

«Et portez des vêtements foncés.»

Bien sûr. Un bas nylon sur la tête avec ça?

Ghimbi, qui affirme travailler à l'hôpital comme aide-laboratoire (?), dit qu'il a seulement besoin de 20 $, tout de suite, pour louer le camion.

«C'est pas le camion de ton beau-frère?

? Non, mais c'est lui qui le conduit, parce que c'est le camion de sa compagnie.»

Stop! On arrête ici! D'habitude, c'est le genre de plan tout croche qui me fait rire. À gorge déployée. Mais là, le Ghimbi, je le sens pas. Trop maigre, trop... rat. Et le danger de se faire tirer dessus, tout à coup? Ce n'était pas prévu... Moi, j'allais juste prendre des photos de pauvres assis dans la boue ? que Dieu me pardonne ? pour sensibiliser mes lecteurs à un triste problème africain; je ne voulais achaler personne, et je ne voulais surtout pas m'embarquer dans Mission impossible. J'attire Martin et Fred à l'écart.

«Pas convaincu, les amis.

? As-tu mieux à proposer?

? Laisser tomber.»

Fred n'a pas du tout l'air soucieux.

«Bruno! Est-ce que t'aurais pas un peu peur, par hasard?»

J'y songe pendant une seconde. Est-ce que j'ai peur de me cacher dans la boîte de camion d'un parfait inconnu, pour entrer illégalement dans un camp de réfugiés, en pleine nuit, au Soudan? Ha! Quelle question!

La dernière fois que je me suis caché dans un véhicule pour entrer quelque part, c'était dans le coffre d'une Pinto, au ciné-parc Laval, et j'en garde un excellent souvenir... J'avais paniqué dans la file d'attente, et je m'étais mis à donner des coups de poing dans l'aile en criant : «Au secours!»

Et ce soir-là, plutôt que Rocky 2 et le programme double avec Bud Spencer et Terence Hill, ça avait été : «Dans ta chambre pour une semaine», réalisé par Clément Blanchet. Je l'avais déjà vu...

Comprenez-moi, ce n'est pas de la peur : c'est un trouble congénital. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été nul pour tout ce qui n'est pas légal... Aujourd'hui encore, c'est mon comptable qui s'occupe de ça (c'est une blague, Pedro!).

«Bon. Tu resteras couché, fillette! Moi, j'y vais. Martin?»

Mes deux amis tournent les talons et m'abandonnent à mon sort de pissou.

Au souper (de la pizza au baloney, miam!), j'essaie en vain de défendre mon point de vue.

«De toute manière, je suis certain que le Ghimbi s'est sauvé avec l'argent et qu'il ne reviendra jamais.

? Et s'il revenait?»

S'il revenait? Je pourrais sans doute écrire un article inédit sur un endroit que personne n'a le droit de visiter et/ou me faire arrêter, emprisonner et torturer, puis publier un livre sur ma terrible expérience et passer à Tout le monde en parle et faire plein d'argent et partir en voyage.

Vous croyez que ça vaut le coup?

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