La Corée du Sud a torturé des enfants dans les années 70-80

Choi Seung-woo fait partie de ces milliers de personnes... (PHOTO AP)

Agrandir

Choi Seung-woo fait partie de ces milliers de personnes - des sans-abri, des alcooliques, des malchanceux, mais surtout des enfants et des personnes handicapées - que l'on a envoyées de force dans des établissements pour soi-disant clochards dans les années 1970 et 1980.

PHOTO AP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Kim Tong-Hyung, Foster Klug
Associated Press
Busan

Il y a trois décennies, un policier a torturé Choi Seung-woo après avoir trouvé un morceau de pain dans son sac d'école.

Après avoir été dénudé et avoir senti la flamme d'un briquet s'allumer à répétition près de ses organes génitaux, l'adolescent de 14 ans a admis, faussement, qu'il avait volé le pain. Deux hommes armés de bâtons sont alors arrivés et l'ont transporté jusque dans une institution, en montagne, où certaines des pires violations des droits de la personne de l'histoire de la Corée du Sud ont eu lieu.

Aujourd'hui encore, M. Choi pleure lorsqu'il raconte ce qui lui est arrivé à cet endroit.

Un garde, dans son dortoir, l'a violé cette première nuit de 1982, et la suivante, et la suivante. Ont commencé cinq années de travaux forcés et d'agressions quasi quotidiennes, des années lors desquelles M. Choi a vu des hommes et des femmes être battus à mort, leur corps jeté comme des ordures par la suite.

M. Choi fait partie de ces milliers de personnes - des sans-abri, des alcooliques, des malchanceux, mais surtout des enfants et des personnes handicapées - que l'on a envoyées de force dans des établissements pour soi-disant clochards dans les années 1970 et 1980. Ces arrestations sont survenues au moment où les dictateurs au pouvoir se préparaient à poser leur candidature pour accueillir les Jeux olympiques de 1988, à Séoul, qu'ils voyaient comme un moyen de faire valoir, à l'international, l'arrivée de la Corée du Sud parmi les pays modernes.

Ils ont donc demandé à la police et aux autorités locales de «purifier» les rues.

À ce jour, personne n'a été tenu responsable des centaines de morts, de viols et d'agressions survenus dans l'établissement sur lequel a enquêté l'Associated Press et qui faisait partie d'une dizaine d'institutions du même genre.

Le plus grand secret continue d'entourer les sévices commis à cet endroit, en raison d'une opération de dissimulation menée aux plus hauts échelons du pouvoir, a appris l'AP. Deux tentatives d'enquête ont été avortées par le passé par d'importants fonctionnaires, qui ont par la suite obtenu des postes de haut niveau; l'un d'entre eux demeure conseiller principal au sein du parti actuellement au pouvoir.

Les produits fabriqués par les détenus de l'institution ont été envoyés en Europe, au Japon et possiblement plus loin, et la famille à qui elle appartenait a continué de diriger des établissements de soin et des écoles jusqu'à il y a deux ans.

Les quelques anciens détenus qui ont accepté de partager leur histoire demandent la tenue d'une nouvelle enquête. Le gouvernement bloque la requête d'un membre de l'opposition qui souhaite revisiter le dossier, jugeant que la preuve est trop vieille.

Ce silence officiel signifie qu'au moment où la Corée du Sud se prépare à recevoir ses deuxièmes Jeux olympiques, en 2018, des milliers d'ex-détenus traumatisés n'ont toujours pas reçu d'indemnisation, et encore moins de reconnaissance officielle ou d'excuses publiques.

Des policiers, aidés de commerçants, ont arrêté des enfants, des mendiants, de petits marchands de rue, des personnes handicapées et des dissidents, qui se sont retrouvés détenus dans 36 institutions à travers le pays. Selon des documents obtenus par l'AP, ils étaient 16 000 en 1986.

Près de 4000 se sont retrouvés dans l'institution examinée par l'AP, dans la ville portuaire de Busan. Quelque 90 pour cent d'entre eux n'auraient pas dû y être parce qu'ils ne répondaient pas à la définition de «clochard» du gouvernement, a expliqué l'ex-procureur Kim Yong Won à l'agence de presse.

Dans sa biographie et ailleurs, le propriétaire de l'institution, Park In-keun, a nié avoir commis quelque geste répréhensible que ce soit, affirmant avoir simplement suivi les ordres du gouvernement.

La fin des sévices est arrivée par accident. Nouvellement nommé procureur dans la ville d'Ulsan, M. Kim chassait le faisan lorsqu'il est tombé sur des prisonniers travaillant près de la montagne. Leurs gardes lui ont raconté qu'ils construisaient un ranch pour le propriétaire de l'institution de Busan.

M. Kim et 10 policiers ont perquisitionné l'endroit en janvier 1987. Mais l'ex-procureur raconte qu'à chacune des étapes de son enquête, des hauts fonctionnaires lui mettaient des bâtons dans les roues, en partie par crainte d'embarrasser leur pays peu avant la tenue des Olympiques. Des documents internes révèlent que le procureur a subi de fortes pressions de la part du bureau du président afin qu'il mette fin à son enquête et que le propriétaire ne reçoive qu'une sanction légère.

Le patron de M. Kim, Park Hee-tae, alors procureur chef de Busan - il deviendra plus tard ministre de la Justice du pays -, l'a poussé à réduire l'envergure de son enquête, affirme l'ex-procureur, lui demandant notamment de cesser ses efforts visant à interroger chacun des ex-détenus de l'institution.

Malgré ces interventions, M. Kim a tout de même pu obtenir des documents bancaires et de l'information sur des transactions indiquant que, en 1985 et 1986 seulement, le propriétaire a détourné des millions venant de subventions gouvernementales. La Cour suprême a condamné Park In-keun à deux ans et demi de prison en 1989.

L'institution a finalement fermé ses portes en 1988.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer