Asie du Sud-Est: l'enfer des «camps de transit»

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«Nous avons observé [dans les camps de transit] un niveau de mauvais traitements et de privation identique à celui des camps de concentration nazis», affirme Leonard Doyle, porte-parole de l'OIM.

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Crise migratoire

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Crise migratoire

L'Europe fait face à une crise migratoire sans précédent, alors que depuis le début de l'année plus de 350 000 personnes ont tenté de traverser la Méditerranée pour trouver refuge dans l'«Eldorado européen», plusieurs y laissant leur vie. Un nombre de réfugiés poussé à la hausse notamment par la guerre syrienne et l'établissement du «califat» du groupe armé État islamique à cheval sur l'Irak et la Syrie. Mais cette crise n'est pas exclusive à l'Europe, l'Asie du Sud-Est aux prises avec un trafic de migrants aussi tentaculaire que meurtrier connaît également cette triste réalité. »

Des dizaines de charniers. Des camps de fortune abandonnés à la va-vite. Hier, la police malaisienne a levé le voile sur un des épisodes les plus sordides de la crise des migrants qui secoue l'Asie du Sud-Est. Selon l'Organisation internationale pour les migrations, les découvertes des autorités ne sont que la pointe de l'iceberg.

Dans le nord de la Malaisie, la police retire de terre des restes humains. En tout, depuis le début du mois, des corps ont été trouvés dans 139 charniers, tous creusés à moins de 50 km de la frontière thaïlandaise.

En conférence de presse hier à Wang Kelian, où des charniers ont été mis au jour, le chef de la police malaisienne, le général Khalid Abu Bakr, a affirmé qu'il est trop tôt pour identifier les morts. Des autopsies seront pratiquées sur les corps trouvés dans la jungle. «Nous trouverons ceux qui ont fait ça», promet le général.

«Depuis 2012, 16 000 personnes seraient passées par les infâmes camps de transit. Selon l'OIM, un migrant sur dix aurait été torturé par les passeurs.»


Dans les organisations internationales, l'identité des victimes fait peu de doute. Depuis 2012, des réseaux de passeurs d'une extrême brutalité sévissent dans la région. Leurs victimes sont des migrants, principalement issus de la minorité musulmane Rohingya de la Birmanie ou encore du Bangladesh. Au début du mois, des charniers identiques ont été exposés à Songkhla, en Thaïlande.

«C'est une entreprise criminelle vicieuse. Ça fait longtemps que nous nous intéressons aux passeurs qui torturent leurs victimes, explique le porte-parole de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), Leonard Doyle. Nous en apprenons davantage tous les jours sur l'ampleur de l'affaire.»

Jusqu'à tout récemment, le modus operandi des passeurs était bien établi. On réclamait aux migrants une première somme, souvent modeste. En échange de 200$, les vendeurs de rêve promettaient un passage sécuritaire vers une nouvelle vie, en Thaïlande, en Malaisie ou en Indonésie.

Parvenus près de la destination, les migrants étaient détenus dans des «camps de transit». Les passeurs demandaient alors aux migrants de payer une somme beaucoup plus importante, soit quelque 2000$ au dire de plusieurs sources, pour continuer leur périple. Si le migrant était dans l'impossibilité de payer, les mauvais traitements débutaient, explique Leonard Doyle. «Ils les battent. S'ils ne payent pas ou si leur famille n'a pas l'argent, ils les laissent mourir de faim. C'est un avertissement pour les autres», affirme M. Doyle, qui note que la brutalité observée dans les camps est extrême. «Nous y avons observé un niveau de mauvais traitements et de privation identique à celui des camps de concentration nazis», affirme le représentant de l'organe onusien.

Ses collègues ont trouvé des migrants cadavériques dans les hôpitaux de la région. Certains étaient atteints du béribéri, une maladie liée à un manque de vitamine B1, commune dans les cas de famine.

Immigration clandestine

Depuis 2012, 16 000 personnes seraient passées par les infâmes camps de transit. Selon l'OIM, un migrant sur dix aurait été torturé par les passeurs.

Après avoir longtemps nié la présence de réseaux d'immigration clandestine sur son territoire, les autorités malaisiennes affirmaient hier avoir retrouvé des traces de 28 camps de transit, la plupart à moins de 500 mètres de la frontière thaïlandaise. Certains auraient été abandonnés récemment, on y trouvait encore de la nourriture.

«Nous sommes bouleversés par les rapports de charniers, mais nous ne sommes pas surpris, note Gisèle Nyembwe, du bureau canadien du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Depuis deux ans, nous recevons beaucoup de témoignages de survivants et de leurs familles qui ont parlé des abus, des privations. On savait que des gens avaient été battus par les passeurs. Certains se sont fait tirer dessus quand ils ont essayé de s'échapper.»

Selon les experts de la migration, les passeurs, traqués depuis peu par les autorités thaïlandaises, ont récemment modifié leur pratique. Délaissant les routes terrestres, ils ont déplacé leur sordide commerce migratoire vers la mer. Selon l'ONU, des milliers de migrants ont été récemment abandonnés en mer par les mêmes criminels. À nouveau, les passeurs tentent d'extorquer des sommes additionnelles à leurs victimes pour les ramener à terre.

La réponse asiatique

D'abord réfractaires à l'idée d'accueillir des demandeurs d'asile, la Malaisie et l'Indonésie ont annoncé la semaine dernière qu'ils hébergeront temporairement les migrants dans le besoin. Hier, la Thaïlande a pour sa part annoncé qu'elle portera secours à ceux qui ont des besoins médicaux urgents, sans pour autant ouvrir ses frontières.

Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des migrants, François Crépeau note que la pression internationale sur les pays d'Asie du Sud-Est a porté ses fruits. «C'est tout de même ironique de voir le Nord global faire la leçon aux pays asiatiques alors que dans la Méditerranée, personne ne bouge», a dit l'expert hier.

M. Crépeau note que les stratagèmes d'extorsion mis en place par les passeurs en Malaisie et en Thaïlande ont aussi été observés en Libye, d'où partent des milliers de migrants qui tentent d'atteindre l'Europe. «Là-bas, on n'a pas entendu parler de charniers, précise M. Crépeau. Des migrants se font extorquer plusieurs fois avant d'être retournés dans leur pays. On ne tue pas la poule aux oeufs d'or.»

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