Avalanche au Népal: les survivants

Richard Rémy (en orange) et son sirdar Tendee... (PHOTO FOURNIE PAR AMANDINE PRAS)

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Richard Rémy (en orange) et son sirdar Tendee (en bleu). Le groupe coordonne le sauvetage, le lendemain de la tempête.

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Le 14 octobre, une série d'avalanches a déferlé dans les hautes montagnes du Népal près du mont Annapurna, dans la chaîne de l'Himalaya. Trois Québécoises y ont laissé leur vie. Les recherches en vue de les retrouver dans l'amas de neige, de glace et de roches qui les a ensevelies ont été reportées au printemps. Non loin d'elles, près du col de Saribung, un groupe de Québécois a échappé à la mort. Voici leur récit, tel que les randonneurs l'ont raconté à La Presse.

C'est dans l'air, glacial et rare à près de 6000 mètres d'altitude, que Richard Rémy a finalement laissé échapper la détresse qui montait en lui depuis 26 heures. Épuisé, la peau brûlée par la tempête, le guide a poussé un cri dans la noirceur de la nuit : « Je ne la trouve plus drôle ! Je n'ai plus de fun ! »

Il était 2 h du matin, le 15 octobre. Richard Rémy en avait encore pour cinq heures à entendre le vent qui fonçait dans la vallée tel un bruit de chemin de fer.

Deux jours plus tôt, le groupe qu'il guidait s'installait sur une moraine, non loin du col de Saribung, dans les hauteurs du Népal. « Le plan est de se lever à 4 h le lendemain pour entreprendre le passage du col et l'ascension de la montagne vers 5 h 30 », explique le guide aux huit Québécois qui participent au trek qu'il dirige. Une équipe locale - des porteurs, des cuisiniers - accompagne les randonneurs. Ils vont tous au lit, dans les tentes, quand de légers flocons de neige commencent à virevolter dans le ciel. « Au pire, ce sera joli sur les montagnes. Tout blanc », pense Richard Rémy en s'endormant.

À minuit, un violent coup de vent le réveille. Déjà, quelque 30 centimètres de neige sont tombés sur le campement. Le guide ne fermera plus l'oeil pendant 48 heures.

La tempête

La tente « cuisine », où mangent les 32 randonneurs, cède sous le vent et la neige. La tente « toilette » subit le même sort. Richard Rémy et sa bande ne le savent pas, mais ailleurs dans les montagnes, des avalanches provoquées par le passage du cycloneHudhud entament leurs sinistres descentes.

« À 3 h du matin, j'estime que le vent atteint les 100 km/h avec des rafales plus fortes encore », dit celui qui... a vu neiger. Richard Rémy cumule 25 années d'expérience comme guide ; son entreprise, Karavaniers, a organisé pas moins d'une centaine d'expéditions dans la chaîne de l'Himalaya. Avec Tendee, son sirdar (le chef de l'équipe locale), il convient de retarder le départ du groupe. « La tempête fait rage depuis trois heures. Ça ne peut pas durer encore longtemps... », pense-t-il.

Les rondes

Le guide entame des « rondes » : il avance dans 60 centimètres de neige, solidifie les attaches des tentes et aussi, cherche son air. « À près de 6000 mètres d'altitude, me déplacer contre le vent en ne voyant absolument rien demande un effort immense », souligne-t-il. Pour passer d'une tente à l'autre, Richard Rémy se permet un coup d'oeil hors de son capuchon. Il compte 10 pas - en ligne droite - et s'arrête. Pour visiter six tentes situées à six mètres l'une de l'autre, il met plus d'une heure.

Entre-temps, Tendee et lui font le calcul : le ravitaillement est de l'autre côté du col, la neige devra se stabiliser avant que le groupe puisse bouger. Les rations sont coupées de moitié. La tempête n'en finit plus. « Je sais bien, au fond de moi, qu'il y aura des morts », admet Richard Rémy. Sans avertir le groupe, Tendee et lui enclenchent les mesures d'urgence pour une évacuation en hélicoptère. Ils ont encore deux piles dans le téléphone satellite quand Tendee appelle le collaborateur du groupe à Katmandou. « Je comprends qu'il lui demande de se rendre dans un monastère et de faire une cérémonie pour notre survie », explique le guide québécois. Ses connaissances en népalais ne lui permettent pas de comprendre que son sirdar vient de confier à son collègue au bout du fil qu'à son avis, le groupe ne s'en sortira pas vivant.

Les rafales

En fin d'après-midi, Richard Rémy se résigne à abandonner des tentes. Cinq d'entre elles ne résistent pas à la tempête. La nuit tombe et les rafales s'intensifient. « Le bruit, à l'intérieur de la tente, ressemble à celui d'un cockpit d'hélicoptère », remarque le guide. Dans la même tente, Christine Chénard, elle aussi une randonneuse aguerrie, a l'impression qu'un train s'engouffre dans la vallée. « Il y a un son grave, puis ça devient aigu et la tente se fait secouer de tous les côtés, observe-t-elle. On entend des avalanches tomber toutes les 45 minutes. »

Voilà 24 heures que le groupe n'a pas bougé. Ailleurs, dans les circuits de l'Annapurna, une quarantaine de vies sont fauchées. Quelques centaines de randonneurs devront être secourus. Le groupe de Richard Rémy ignore toujours le sort qui lui sera réservé.

Et voilà que la neige frappe. « J'ouvre les yeux et je vois Richard pousser sur la tente », se rappelle Christine Chénard. La tente est couchée, mais la couche de neige est mince. La randonneuse réfléchit. « Ça pourrait être nous [qui allons y passer]. »

La détresse

C'est alors que la colère sort, que la peur vibre dans les cris de Richard Rémy. Il est 2 h du matin et le guide s'époumone. « En fervent athée que je suis, je dis aux gens qui sont croyants qu'il est temps de demander des faveurs », relate-t-il. Plus tard, le guide admettra à la blague qu'il aurait bien aimé, à l'instar de ses amis népalais, bouddhistes, croire à la réincarnation...

Les 30 heures de tempête s'achèvent vers les 5 h du matin. L'évacuation pourra avoir lieu. Le temps est clair, mais il n'est pas question de bouger. « Je dis à un voyageur qu'il faudra trois jours avant que la neige se soit un peu stabilisée. Mais ce que je sais et qu'eux ne savent pas, c'est que nous manquerons avant de nourriture et de fuel (NDLR : qui sert à faire fondre la glace pour obtenir de l'eau) », raconte le guide. Qu'importe. Les hélicoptères sont en route et le groupe est déjà prêt à quitter le campement. À Katmandou, le collaborateur de Karavaniers tente d'obtenir l'autorisation d'envoyer des secours. Mais les randonneurs sont près du Tibet, là où un permis gouvernemental est nécessaire pour voler. Le plan avorte. Les randonneurs ont froid. Mais ils doivent se résoudre à remonter le campement, car ils y passeront la nuit.

« J'ai la gorge serrée. Je dois accepter que l'hélicoptère ne viendra pas. On n'a plus d'eau, on n'a presque pas mangé », raconte Christine Chénard.

Comme les autres, Mme Chénard réinstalle sa tente mouillée. L'évacuation, le lendemain matin, prendra 10 heures. Le pilote est furieux. « Il s'excuse, dit qu'il était en position de nous secourir depuis 24 heures, mais qu'il n'obtenait pas l'autorisation », rapporte Richard Rémy, qui évoque un « imbroglio administratif dans la bureaucratie infernale du Népal ». À présent, il souhaite que ses assureurs acceptent de payer pour l'évacuation, qui a sauvé des vies selon lui. 

C'est dans l'hélicoptère que les randonneurs réalisent leur chance en apprenant la mort de trois Québécoises, dont Sylvie Marois, une guide bien connue. « Ça m'a fait de la peine. On se demande pourquoi eux et pas nous », laisse tomber Christine Chénard. Son guide espère que les victimes n'ont pas souffert. Et il est heureux d'être en vie. « C'est le sentiment le plus fort », croit Richard Rémy, solide comme une montagne.

- Avec la collaboration de Marie Tison

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