Le cinéma pachtoune fait de la résistance

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Un caméraman sur le tournage d'un film pachtoune à Murree, au nord d'Islamabad.

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Emmanuel Duparcq
Agence France-Presse
Peshawar

Sous l'écran géant où leur héros velu lave son honneur à coups de kalachnikov, ils transpirent, crient et dansent au milieu des volutes de haschich. Malgré les attentats de l'an dernier, les pachtounes pakistanais n'ont pas déserté leurs vieux cinémas de Peshawar.

Dans la pénombre du cinéma Arshad, le millier de spectateurs en longues chemises traditionnelles se tait, pressentant un tournant décisif dans «Laissez les pauvres tranquilles», le nouvel opus maison qui sort ce jour-là.

Sur l'écran, une ombre chétive entre dans une armurerie: la mère du héros, dévastée par la mort de son mari, victime de tortures policières. Face au marchand de mort, elle écarte son voile, découvrant un visage d'aïeule flétri au regard ivre de vengeance. Elle passe commande: «KA-LACH-NI-KOV!»

La salle explose en ruts virils: «Ouaaiiis!», «Vas-y la mère!». La vendetta, principe réputé chez les Pachtounes, peuple tribal et conservateur vivant entre le Pakistan et l'Afghanistan, sera comme de coutume au rendez-vous.

De retour chez elle, la matrone tend l'arme à son fils Gul Khan, sommé de venger le père. Ça tombe bien: le héros trapu a l'orgueil douillet, la gâchette facile et l'habitude de dire oui à sa maman.

Dans le hall de béton à deux étages plein à craquer du cinéma Arshad, l'air conditionné tombe en panne. La salle devient étuve, une sorte de hammam avec la fumée de haschich pour vapeur.

Pour le premier jour de la fête de l'Aïd El-Fitr, sept nouveaux films pachtounes sont sortis à Peshawar, berceau du cinéma local. Une renaissance: l'an dernier, deux attentats meurtriers dans d'autres cinémas, sans doute l'oeuvre d'islamistes radicaux dénonçant la «perversion» des films, y avaient plombé une industrie déjà mise à mal par la concurrence d'internet et des DVD.

Mais cette industrie a résisté, à l'image de la ville qui renaît après une sanglante décennie d'attentats rebelles talibans. Dans cette région à moitié illettrée et ne parlant souvent que le dialecte pachtoune, le cinéma, rare loisir abordable, a toujours su se trouver un public.

Tourné pendant l'été à Lahore et dans les collines de Murree, près d'Islamabad, Laissez les pauvres tranquilles a été monté en cinq semaines. Juste à temps pour la première de l'Aïd à Peshawar, où les billets à 400 roupies (4 $US), le double du prix habituel, se sont arrachés dans une ambiance de kermesse masculine guillerette.

Pop frénétique

Fidèle aux canons du genre pachtoune, Gul Khan, le héros du film, est un homme pacifique, honnête et droit, mais forcé à se rebeller face à l'oppression et aux crimes des élites et de la police corrompues.

Pour se renouveler, le réalisateur Arshad Khan a ajouté des références à l'actualité, comme la mort du neveu de Gul Khan dans l'attaque de son école, inspirée du carnage taliban qui a tué plus de 130 enfants fin 2014 à Peshawar.

Autre passage obligé, la romance. Il n'y a bien sûr aucun baiser entre le héros et la belle infirmière qui le trouble, mais leurs danses portées par une pop locale frénétique sont fort suggestives.

La brune aux cheveux longs y fait tournoyer ses formes généreuses, tête et bras nus, ventre découvert sous un haut moulant à paillettes: l'exact opposé des larges tuniques, voiles et burqas de rigueur dans la région.

La scène fait monter la température dans la salle déjà transpirante. Les spectateurs sont hypnotisés. Certains se mettent à danser, tournant sur eux-mêmes en ondoyant des bras. D'autres se roulent un nouveau joint.

Mais Gul Khan sacrifie son idylle sur l'autel de la vengeance et se mue en Rambo local distribuant des rafales entre deux incantations révoltées, proférées le regard noir et la voix caverneuse.

Son clan finit par pulvériser le convoi ennemi à coup de roquettes via des effets spéciaux dignes des films occidentaux des années 1970, dont des lasers transformant chaque 4X4 en boule de feu, qui tranchent avec une réalisation en haute définition soignée.

Au terme des 2h30 du film, le héros embroche son pire ennemi, un député corrompu, après lui avoir coupé les deux bras.

Peu fréquentable

On est loin des chefs-d'oeuvre en noir et blanc des années 1970, lettres de noblesses prudes et poétiques fondatrices du cinéma pachtoune. L'influence des guerres, afghanes notamment, l'ont rendu plus violent, et celle de l'Occident plus sexy.

Cette «vulgarité», selon les influents conservateurs locaux, a fait fuir femmes et familles, guère enclines ou autorisées par les hommes à se mêler au public actuel d'ouvriers, paysans et réfugiés, jugé peu fréquentable.

«Les producteurs répondent aux attentes de leur principal public: des travailleurs illettrés qui viennent pour se relaxer, fumer et voir de l'action et des filles», note Fakr ul Islam, professeur à l'université de Peshawar.

Accusée de promouvoir la violence, la famille Khan se défend. «Le film dit aux autorités: «Donnez du travail aux jeunes au lieu de (les discriminer et de) les pousser à prendre des armes. Sinon vous en subirez les conséquences»», plaide l'acteur vedette Shahid Khan, frère du réalisateur Arshad et incarnation du héros Gul Khan.

L'équipe se frotte les mains: produit pour 6 à 7 millions de roupies (60 000 à 70 000 $US), le film part fort. «On espère que ça nous rapportera deux fois plus», explique Arshad.

Au-delà des pachtounes, l'ensemble du cinéma pakistanais refleurit ces temps-ci, dopé par l'ouverture d'une dizaine de multiplexes dans la plupart des grandes villes - sauf à Peshawar, où les risques et les conservatismes refroidissent encore les investisseurs.

À la sortie de la salle, la foule est ruisselante et satisfaite. «Le gouvernement devrait écouter ce message et prendre soin de nous, car on est pauvres !», estime un spectateur à la moustache naissante.

Mais un jeune passant, plus propret, dénonce ces cinémas qui «devraient être fermés car ils passent des films mauvais, dans une atmosphère mauvaise pour les familles».

Le cinéma pachtoune a survécu aux attentats, mais il en faudra plus pour qu'il redevienne un loisir familial.

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