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      Jamais sans mon Ben...

      Ben Affleck à la première d'Argo à Washington.... (Photo: AP)

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      Ben Affleck à la première d'Argo à Washington.

      Photo: AP

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      Plus le vilain de l'histoire est brillant, meilleur sera le film. Javier Bardem confirme cet adage de façon grandiose en composant dans Skyfall l'un des rivaux les plus redoutables que James Bond aura eu à affronter en 50 ans de carrière. Mais il n'est pas seul dans sa catégorie. Rappelons-nous seulement Heath Ledger. Et son incarnation terrifiante du Joker dans The Dark Knight. Pour mieux mettre en valeur les vertus de ses héros, Hollywood a toujours fait appel à de sombres sbires. Au coeur de ces histoires où se battent gentils et méchants, dans lesquelles toute nuance est écartée d'emblée, l'incarnation du mal emprunte habituellement les traits d'individus malveillants dont les actions n'engagent qu'eux-mêmes. L'ennui, c'est que le cinéma américain a souvent tendance à utiliser le même mode d'emploi quand vient le moment d'évoquer à l'écran une histoire «basée sur des faits réels».

      Un pavé dans la mare

      Récemment, le populaire animateur canadien Jian Ghomeshi a jeté un pavé dans la mare en dénonçant dans le Globe and Mail le manichéisme avec lequel on dépeint le peuple perse dans Argo, film de Ben Affleck. L'animateur de l'émission Q à CBC, né de parents iraniens, s'étonnait aussi qu'aucun critique n'ait relevé ce fait déplorable. Il est vrai qu'Argo, probablement le film le plus surestimé de la saison, a été plébiscité par l'ensemble de la presse. Sur le site Rotten Tomatoes, qui recense les critiques publiées partout en Amérique du Nord (sauf celles du Québec bien entendu), le divertissant thriller obtient une cote d'appréciation de 95%. On taquine le barème soviétique ici.

      Or, Argo souffre du syndrome dont sont atteintes la plupart des productions restituant à l'écran un épisode véridique. Cette approche, désignée par la formule fourre-tout du «inspiré d'un fait vécu», permet à la fois de crédibiliser le récit en faisant écho à un pan de l'histoire récente, tout en dédouanant leurs auteurs de tout détournement. Ces derniers peuvent ainsi tordre impunément la réalité, se livrer à une dramatisation grandguignolesque, voire pratiquer à leur guise le révisionnisme historique. Le chapeau de la «fiction» fait ici foi de tout. Et confère aux artisans du film une immunité totale.

      Oui, c'est vrai, six citoyens américains ont bel et bien trouvé refuge à l'ambassade du Canada à Téhéran en 1979, au moment où l'Iran était en pleine ébullition. Ghomeshi loue d'ailleurs l'effort qu'a fait Affleck pour expliquer un peu au début du film le contexte historique qui a mené à la révolution iranienne, notamment le caractère impérialiste de l'influence américaine dans le pays au cours du XXe siècle.

      «Ces efforts sont de courte durée», fait toutefois remarquer l'animateur dans sa missive. «Aurait-il été pertinent d'apprendre pourquoi les jeunes Iraniens étaient choqués du fait que les États-Unis offrent l'asile à un shah dictateur qu'ils ont mis tant d'efforts à renverser? Aurait-il été utile d'expliquer que ce ne sont pas tous les Iraniens qui soutenaient l'ayatollah Khomeini? Ou que cette révolution était essentiellement une révolution populaire à laquelle participaient au début des démocrates libéraux, des féministes, des nationalistes, des socialistes et des ouvriers? Que cette révolution fut ensuite récupérée par les mollahs et les extrémistes pour mener à la République islamique que nous connaissons aujourd'hui?»

      Jian Ghomeshi a mille fois raison. Tous les personnages iraniens montrés dans Argo sont grossièrement dessinés. On en tire un portrait collectif répugnant. «Le but était de pointer les méchants de l'histoire, ajoute l'animateur. Plus particulièrement dans ce cas-ci, les Iraniens. Tous sans exception.»

      Un constat regrettable

      Critiquer un régime est une chose; insulter l'ensemble d'un peuple de plus de 75 millions d'habitants en est une autre. Il y a une vingtaine d'années, Jamais sans ma fille, aussi inspiré d'une «histoire vécue», avait suscité le même genre d'indignation. Depuis cette époque, l'Iran a officiellement intégré «l'axe du mal» dans l'imaginaire collectif occidental, gracieuseté de George W. Bush et du suave Mahmoud Ahmadinejad. Caution morale en main, Hollywood n'a désormais plus aucun scrupule.

      Ce constat est d'autant plus regrettable que Ben Affleck a visiblement pris soin de construire l'histoire d'Argo de façon crédible au départ. Tout ce capital est toutefois gaspillé par la mise en place d'un dernier acte complètement ridicule. Les fameux «faits réels» ayant pris le bord depuis longtemps à cette étape, les personnages - iraniens en particulier - semblent alors tout droit sortis d'une bande dessinée. Plus rien ne tient.

      On peut être insulté en tant qu'Iranien. On peut aussi être insulté en tant que cinéphile.

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