Alejandro G. Iñárritu: un lien bipolaire avec la création

D'Amores Perros à Biutiful, ses quatre premiers longs métrages lui ont valu... (Photo: La Presse Canadienne)

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(New York) D'Amores Perros à Biutiful, ses quatre premiers longs métrages lui ont valu l'une des réputations les plus enviables du cinéma mondial. Aujourd'hui, le réalisateur de Babel remet tout en jeu avec Birdman.

Alejandro G. Iñárritu a franchi le cap de la cinquantaine l'an dernier. En plus de laisser tomber dans son nom le «González», pour ne plus en garder que l'initiale, le cinéaste mexicain s'est astreint à une véritable remise en question, principalement de nature artistique.

«Birdman est né d'un combat permanent que nous menons tous contre notre ego, a-t-il expliqué récemment lors d'une conférence de presse tenue à New York. Personnellement, le cap de la cinquantaine m'a forcé à passer ma vie en revue: ce qu'on a raté, les choses formidables, et celles qui le sont moins. Dans mon propre processus créatif, mon ego m'a parfois trompé. Tu fais des choses que tu trouves géniales pendant quelques minutes pour ensuite te sentir comme une méduse avec l'impression d'avoir écrit un truc qui n'intéressera personne. C'est très bipolaire comme lien!»

Crise existentielle

Birdman, qui porte en sous-titre «or The Unexpected Virtue of Ignorance», relate la crise existentielle et artistique d'un acteur. Riggan Thomson (Michael Keaton) a connu la gloire au cinéma il y a plusieurs années en se glissant dans la peau d'un superhéros. Même si des admirateurs lui vouent encore un culte, il reste qu'à Hollywood, Thomson est dans les faits considéré comme un has been.

Aussi le vétéran tente-t-il de se refaire une santé artistique en jouant le tout pour le tout: il écrit une adaptation théâtrale de What We Talk About When We Talk About Love, une nouvelle de Raymond Carver. En plus de tenir le rôle principal, il signe la mise en scène de cette pièce dont la première aura bientôt lieu à Broadway. Autour de lui gravitent notamment ses trois principaux partenaires de jeu (Edward Norton, Naomi Watts et Andrea Riseborough), son producteur et meilleur ami (Zach Galifianakis), sans oublier sa fille Sam (Emma Stone), devenue son assistante personnelle après être fraîchement sortie d'une cure de désintox.

«Non seulement Raymond Carver est l'un de mes auteurs favoris, mais je trouvais que les thèmes qu'il explore dans ce texte sont parfaitement cohérents avec la démarche de Riggan, précise le cinéaste. Il a cette faculté d'explorer les méandres du genre humain et d'en explorer les limites et les faiblesses. Même s'ils sont parfois lamentables, ses personnages restent toujours attachants. D'autant plus qu'ils s'interrogent sur le sens de l'amour. Peu importe qui l'on est, ce questionnement reste fondamental. Ce que Riggan recherche au fond, comme nous tous, c'est l'amour, la reconnaissance et l'affection.»

La remise en question d'Iñárritu ne fut pas que de nature existentielle. Birdman, qui a lancé la Mostra de Venise il y a deux mois, a en effet permis au cinéaste de se lancer un défi sur le plan de la mise en scène. Tourné en majeure partie au St. James Theatre de New York, le film a été conçu en longs plans-séquences. Plusieurs d'entre eux se révèlent vertigineux.

«Avec le directeur photo Emmanuel Lubezki, nous avons dû travailler des mois à l'avance pour concevoir chaque plan, dit-il. Il n'y avait aucune place pour l'improvisation. C'était comme un groupe de musiciens qui joue en direct. Chaque mesure, chaque réplique, chaque blague, chaque action devait être exécutée de façon très précise. Nous n'avions pas l'option de retourner en studio pour modifier le tout au montage. Parfois, nous avions l'air de petits enfants qui prennent plaisir à jouer. Cela dit, c'était aussi terrifiant car personne n'avait le droit à l'erreur. Aussi, je ne voulais pas que tout cela devienne une distraction. La technique ne doit pas prendre le pas sur le propos.»

Michael Keaton, qui d'autre?

Pour camper cet acteur que le personnage de Birdman vient constamment hanter comme une mauvaise conscience, Iñárritu a fait appel à Michael Keaton. L'interprète de Batman dans les deux films qu'a réalisés Tim Burton (en 1989 et en 1992) pourrait bien obtenir sa première nomination aux Oscars grâce à ce rôle exigeant.

«Non seulement Michael est un acteur de tout premier ordre, mais il est aussi l'un des rares à avoir vraiment porté une cape de superhéros, souligne le cinéaste. Je crois même qu'il fut la toute première vedette planétaire d'une nouvelle lignée de superhéros. Il est le vétéran dans ce monde de franchises tirées de bandes dessinées dans lequel nous vivons maintenant.»

«Je n'avais encore jamais eu la chance de jouer dans un film dans lequel on passe du rire au drame - ou à des phénomènes carrément étranges - en moins de quelques minutes, déclare de son côté Michael Keaton. Je ne m'identifie pas du tout au personnage, mais je le comprends. Parce qu'il est essentiellement humain.»

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Birdman prend l'affiche le 31 octobre en version originale avec sous-titres français.

D'Amores Perros à Biutiful, ses quatre... (Photo: fournie par 20th Century Fox) - image 2.0

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Photo: fournie par 20th Century Fox

Une participation québécoise

En toute discrétion, l'équipe d'Alejandro G. Iñárritu s'est installée dans les studios Mel's, à la Cité du cinéma, pendant trois jours afin de tourner avec Michael Keaton des scènes comportant des effets spéciaux.

Les effets visuels numériques du film ont d'ailleurs été réalisés en totalité par l'entreprise montréalaise Rodeo FX, sur lesquels une équipe de 75 artistes, techniciens et administrateurs ont travaillé pendant quatre mois.

Studio FX a participé à Birdman autant techniquement que dans l'élaboration de la mise en scène, travaillant de concert avec le réalisateur ainsi qu'avec le directeur photo Emmanuel Lubezki, gagnant d'un Oscar pour Gravity.

Naomi Watts dans 21 Grams.... (Photo: AFP) - image 3.0

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Naomi Watts dans 21 Grams.

Photo: AFP

La planète Iñárritu

Né le 15 août 1963 à Mexico, Alejandro González Iñárritu fut révélé en tant que cinéaste au Festival de Cannes. Amores Perros, son premier long métrage, lui a valu le Grand Prix de la Semaine de la critique. Depuis, chacun de ses films s'est distingué d'une façon ou d'une autre.

> AMORES PERROS (2000)

Alejandro González Iñárritu a tourné à Mexico dans une ambiance électrique. «Nous sommes 21 millions à vivre les uns sur les autres, dans la pollution, la violence et la corruption. C'est fascinant!» Et il tient à souligner que dans le film, «tous les combats de chiens sont factices. J'ai fait appel à des professionnels. Il y a dans la ville un million de chiens errants. Les combats appartiennent malheureusement à la réalité».

Issu de la classe moyenne mexicaine, le cinéaste est un autodidacte. «J'ai toujours voulu devenir cinéaste. Bien sûr, comme tous les gamins, j'ai d'abord aimé Rocky. Mais ce sont les films de Lars von Trier, de Wong Kar-wai qui m'ont libéré de mes peurs.» - La Presse, 13 mai 2000

> 21 GRAMS (2003)

Même si le cinéaste affirme ne pas y avoir pensé en le tournant, les récents événements dramatiques du 11-Septembre ont forcément assombri les teintes de son premier film anglophone. Dans sa critique publiée le 23 novembre 2003, notre regretté collègue Luc Perreault écrivait ceci: «Fort d'un succès à juste titre mérité pour Amores Perros, Alejandro González Iñárritu a mené à bien avec 21 Grams son premier long métrage en terre hollywoodienne. En franchissant la frontière, on peut affirmer que son cinéma n'a cependant rien perdu de son mordant. Entre les deux films, non seulement se manifeste la griffe du cinéaste mexicain mais, d'un film à l'autre, on note des affinités certaines.»

> BABEL (2006)

À travers quelques histoires qui se recoupent, Iñárritu érige sa tour de Babel en tentant de chercher les valeurs communes du genre humain, malgré les différences culturelles. «Notre bonheur est déterminé par des éléments très différents d'une culture à l'autre, précise le cinéaste. Nous partageons toutefois les choses qui nous rendent tristes et misérables parce qu'elles sont les mêmes.» Aussi estime-t-il que la plus grande tragédie universelle réside dans cette incapacité qu'ont les gens de communiquer entre eux, souvent même sur des bases intimes. Les humains se sont ainsi inventé d'extraordinaires instruments de communication mais ils sont toujours aussi incapables de s'exprimer sur les choses les plus fondamentales. - La Presse, 24 mai 2006

BIUTIFUL (2010)

«Je ne sais pas d'où viennent mes idées. Ce sont probablement des choses enfouies dans mon subconscient. Mais le fait est que les questions liées au sort du monde, à l'héritage que nous laissons à nos enfants, bref, toutes les questions liées à l'humanité en général me préoccupent. J'ai atteint un âge - 47 ans - où ces interrogations empruntent une forme très concrète. C'est pourquoi j'estime qu'un film comme Biutiful s'inscrit de façon logique, à une étape de ma vie où je ne suis pas encore assez vieux pour ne plus déroger à mes idées reçues, mais quand même assez mûr pour aborder ces thèmes-là.» - La Presse, 12 février 2011

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