Critique
Zero Dark Thirty: sans temps mort
Marc Cassivi
Au prologue, un écran noir, sur fond de conversations enchevêtrées entre victimes du 11-Septembre, que l'on imagine coincées sur un étage supérieur du World Trade Center, et des téléphonistes du 911. «Je vais mourir, n'est-ce pas?», demande une dame, lucide, qui sera bientôt brûlée vive.
Le ton de Zero Dark Thirty, nouveau film de Kathryn Bigelow (The Hurt Locker), est donné. Pendant plus de 2h30, sans le moindre temps mort, la cinéaste, de nouveau épaulée par le scénariste et journaliste d'enquête Mark Boal, va raconter la longue traque qui a mené, 10 ans plus tard, à la mort de l'ennemi numéro un des États-Unis, Oussama ben Laden.
Après le succès de The Hurt Locker, multiple lauréat des catégories de pointe (meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original) du gala des Oscars de 2010, le tandem Bigelow-Boal a planché sur le scénario d'un film s'articulant autour des efforts vains déployés par l'armée américaine pour trouver Oussama ben Laden dans les montagnes de Tora Bora, en Afghanistan.
Avant que le tournage ait pu se mettre en branle, l'actualité a offert une nouvelle tournure aux événements. Ben Laden a été abattu par des Navy SEALs américains dans son bunker d'Abbottabad, au Pakistan. La cinéaste et le scénariste n'ont fait ni une ni deux, et ont fait table rase de leur projet pour s'intéresser aux efforts soutenus d'une agente de la CIA, qui ont mené à la capture de la tête dirigeante d'Al-Qaïda.
Le résultat, réalisé dans l'urgence - ce qui pouvait laisser craindre le pire -, est un autre excellent film militaire, sous forme de thriller cette fois. Zero Dark Thirty, plébiscité par de nombreuses associations professionnelles aux États-Unis et finaliste dans plusieurs catégories aux Oscars (sauf, de manière incompréhensible, celle de la réalisation), est à la hauteur des attentes.
Il s'agit d'un film rêche et nerveux, tourné caméra à l'épaule, parfaitement maîtrisé dans sa réalisation, habilement écrit, au montage efficace et dynamique, comptant parmi les oeuvres les plus abouties du cinéma américain des dernières années.
Jessica Chastain est remarquable de force sourde dans le rôle de Maya, jeune agente de la CIA énigmatique - on ne sait rien sur son passé -, obsédée par la capture d'Oussama ben Laden. Elle ne négligera aucun effort, quitte à bafouer le droit international en matière de torture de prisonniers (ce qui a suscité une vive controverse au pays de Barack Obama en marge de la sortie du film), afin d'obtenir les précieux renseignements qu'elle recherche.
Elle arrivera à ses fins. Comme Katryn Bigelow, qui propose encore une fois un film fascinant, sans temps mort, dur, parfois insoutenable, efficace mais subtil, sans excès de complaisance ni de patriotisme, sur le coût moral de la guerre. Un thriller à saveur féministe, inspiré de personnages et d'événements authentiques, qui pose davantage de questions qu'il n'offre de réponses. Ce qui, comme ce film, est exceptionnel dans le cinéma hollywoodien actuel.
Opération avant l'aube: la menace fantôme
Éric Moreault
Opération avant l'aube (version française de Zero Dark Thirty) est en nomination pour le meilleur film aux Oscars. Normal: le film au récit prenant de Kathryn Bigelow retrace la longue quête des Américains pour mettre Oussama ben Laden hors d'état de nuire. La réalisatrice a minutieusement recréé les longues années d'enquête sur cet insaisissable fantôme dont l'ombre obscurcissait la psyché américaine.
Opération avant l'aube s'ouvre sur des conversations affolées durant les attentats du 11 septembre et se termine, 10 ans plus tard, sur le raid funeste de la plus grande chasse à l'homme de l'histoire. Entre les deux, le récit habilement ficelé s'attache pas à pas au destin de Maya (Jessica Chastain), une agente de la CIA dépêchée au Pakistan pour traquer l'ennemi numéro un des États-Unis.
Celle-ci suit obstinément et excessivement la piste d'un messager de ben Laden, qui la conduit la plupart du temps dans un cul-de-sac. Pendant ce temps, les attentats se multiplient: Londres, Arabie Saoudite, Islamabad, une base américaine en Afghanistan... Ceux-ci ponctuent le récit autant qu'ils démontrent l'impuissance de la CIA à faire la lutte aux terroristes d'Al-Qaida. Après des années, la piste redevient chaude et laisse présumer que ben Laden se cache dans une petite ville du Pakistan...
Justicière solitaire
Maya incarne l'archétype de la justicière solitaire qui se bat contre son patron, un fonctionnaire obtus et emprunté, et, parfois, ses collègues, pour faire éclater la vérité. Sa quête de justice doit aussi vaincre les obstacles politiques - il faut dire qu'elle base sa certitude sur des corrélations et des hypothèses. Jessica Chastain livre une solide performance, d'autant que son personnage démontre peu d'émotions.
Le film s'attarde longuement aux détails des opérations. Ce qui augmente l'impression de véracité. C'est bien, mais il le fait au détriment de faits importants, notamment le manque d'empressement du Pakistan à collaborer et sa duplicité. Les locaux sont aussi presque complètement évacués du film, comme s'ils n'existaient que sous les traits de terroristes.
Opération avant l'aube n'est donc pas un film de guerre ou un film d'action, si ce n'est l'assaut final sur la forteresse d'Abbottabad, au Pakistan, qui servait de refuge à ben Laden. La dernière demi-heure y est consacrée, dans une reconstitution qui semble assez fidèle à la réalité (d'après les récits publiés).
La réalisatrice n'a d'ailleurs pas fait l'erreur de glorifier la mort de ben Laden, ni de montrer de façon explicite la façon dont il a été abattu. C'est à peine si on entrevoit son visage alors qu'il gît au plancher.
Le long métrage a suscité la controverse parce qu'il montre des scènes de torture et qu'il est «basé sur des témoignages portant sur des faits réels». Il me semble assez évident que la réalisatrice et son scénariste, Mark Boal, ont voulu coller à la réalité le plus possible et laisser aux spectateurs le soin de porter un jugement moral sur la question.
Cette obsession factuelle, entre documentaire et enquête journalistique, nuit d'ailleurs à son audace formelle. On se croirait dans un téléfilm, avec un abus marqué de champ/contrechamp, même si Bigelow a le sens du détail. Rien à redire au plan narratif: le film comporte peu de temps morts et ne perd pas le spectateur malgré la complexité un peu fastidieuse de l'enquête.
Reste qu'Opération avant l'aube est bel et bien une fiction, qu'il faut prendre comme telle. Ses images vont bien sûr nourrir l'imaginaire américain, qui avait peu d'images de l'assaut. Des films sur le sujet, il y en aura d'autres, d'ailleurs. Les Américains auront besoin d'exorciser, encore et encore, le 11 septembre et la guerre au terrorisme, notamment l'invasion irakienne, comme de nombreux réalisateurs l'ont fait pour le Viêtnam. Mais Bigelow n'est pas Coppola, encore moins Kubrick.
Il lui manque également l'épaisseur psychologique des personnages de Démineur (The Hurt Locker), oscarisé en 2008, notamment comme meilleur film et meilleur scénario - de Mark Boal. Cette fois, le récit est trop centré sur Maya, ses collègues ayant tous l'air de seconds violons. On comprend les raisons dramatiques de ce choix, mais la quête est certainement un effort d'équipe.
Bref, Opération avant l'aube est un bon film, mais pas un grand film.
***1/2
Opération avant l'aube. Genre : drame d'espionnage. Réalisateur : Kathryn Bigelow. Acteurs: Jessica Chastain, Jason Clarke, Kyle Chandler et Jennifer Ehle. Classement : 13 ans. Durée : 2h37.
On aime : la grande maîtrise du récit.
On n'aime pas : le manque d'audace formelle.
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