Être un méchant à la télé: payant ou risqué?

Jean-François Ruel (Damien) et Ludivine Reding (Fanny) dans... (Photo Marlène Gélineau Payette, tirée de la page Facebook de l'émission)

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Jean-François Ruel (Damien) et Ludivine Reding (Fanny) dans Fugueuse

Photo Marlène Gélineau Payette, tirée de la page Facebook de l'émission

Le premier et plus grand méchant de la télé québécoise fut sans contredit Séraphin Poudrier. C'est l'acteur Jean-Pierre Masson qui l'a immortalisé au petit écran dès 1956. Il ne s'en est jamais remis. Insulté dans la rue par des gens qui ne faisaient pas la différence entre l'acteur et le personnage, Masson n'a plus jamais obtenu de premier rôle à la fin des Belles Histoires des Pays d'en Haut en 1970. Il est mort des années plus tard, seul et oublié de tous, dans un motel en banlieue de Philadelphie.

Est-ce qu'incarner un méchant ou une méchante au petit écran, c'est bon pour la carrière d'un acteur ou d'une actrice? Est-ce risqué? Le risque le plus grand étant de devenir prisonnier d'un personnage et condamné à ne jouer que cela ou, pis encore, à ne plus jouer du tout.

C'est la question que nous avons posée à quelques méchants et méchantes du petit écran québécois. Et contre toute attente, nous avons découvert que les temps ont bien changé, le regard du public aussi. Finie l'époque où les téléspectateurs maudissaient Jean-Pierre Masson dans la rue ou envoyaient des confitures à la pauvre Donalda. De nos jours, les acteurs se font dire «On déteste votre personnage, mais on adore votre performance».

On aime les haïr

«On m'avait dit de me préparer, raconte Jean-François Ruel, rappeur de Dead Obies, choisi pour interpréter Damien, le proxénète menteur et manipulateur de la série Fugueuse. On m'avait dit que des gens dans la rue allaient me reconnaître et peut-être me crier des bêtises. Mais ce n'est jamais arrivé. Au contraire. Les gens me félicitent ou alors ils me disent avec le sourire: «Toi, je t'haïs.»»

Iannicko N'Doua, qui incarne le cruel Carlo dans Fugueuse, a eu les mêmes appréhensions que son camarade de jeu.

«Avant le début du tournage, j'avoue que je me suis demandé comment le public allait réagir au personnage de Carlo, qui est vraiment très méchant. Contrairement à Damien, Carlo n'a aucune ambiguïté ni aucun remords. Dès la scène du viol, on sait à qui on a affaire. Or, même si, dans la rue, j'ai vu quelques madames sursauter quand elles ont compris qui j'étais, je n'ai entendu personne s'en prendre à moi ou me blâmer pour les gestes que mon personnage pose dans la série», affirme l'acteur québécois de père ivoirien, qui a longtemps joué les grands frères bienveillants dans des séries pour jeunes à VRAK.

Même son de cloche chez Vincent Leclerc, qui incarne le nouveau Séraphin Poudrier dans Les Pays d'en haut. «Jean-Pierre Masson, c'était une autre époque. Les gens ont évolué. Moi, jusqu'à présent, je n'ai rien vécu de négatif ou de désagréable avec le public», affirme Leclerc, qui fait parallèlement carrière au Canada anglais où, ironiquement, personne n'a la moindre idée de qui est Séraphin Poudrier.

Pier-Luc Funk, qui n'a que 23 ans, était trop heureux de se faire offrir le personnage de Jérémie Gendron, le jeune psychopathe de Mémoires vives.

«C'est sûr qu'à 23 ans, je n'ai pas le casting typique du méchant, alors c'était une chance qu'on me l'offre. Quand je croisais du monde dans la rue, personne ne prenait ce personnage-là au premier degré. Ils s'amusaient à vouloir y croire tout en sachant très bien que c'était un personnage.»

Pour Sébastien Huberdeau, les répercussions ont été un peu moins cool et sereines après la diffusion d'un épisode particulièrement violent de Ruptures. Huberbeau y incarnait le mafieux Robert Foster qui, en plein palais de justice, s'en prenait à son ex, interprétée par Bianca Gervais. Fou de rage, il lui fracassait la tête contre un mur et la tuait.

«La plupart des gens ont fait la part des choses, mais je me souviens d'une enseignante sur Facebook qui m'a carrément pris à partie et qui m'a accusé de cautionner la violence contre les femmes. Dans son esprit, si j'étais capable de reproduire à l'écran une telle violence, c'est que j'étais moi-même violent. Ce qu'elle ignorait sans doute, c'est qu'il n'y a rien de plus technique à tourner qu'une scène de violence. Faut que tu te préoccupes de la lumière, de ta partenaire, de l'angle de la caméra. Il y a tellement d'affaires à penser.» 

Le but visé est toujours de rendre la scène crédible et la rage du personnage, réelle. Or, c'est précisément cette crédibilité que Sébastien Huberdeau s'est fait reprocher par l'enseignante et par une autre dame qui l'a apostrophé en pleine pharmacie.

Son cas demeure rarissime. Habituellement, le public aime détester les méchants du petit écran.

Ils aiment les jouer

Si le public aime les personnages méchants, fourbes, cruels et limite monstrueux, qu'en est-il de leurs interprètes? Pourquoi acceptent-ils d'aller explorer des zones aussi sombres de l'âme humaine? Pourquoi sont-ils prêts à faire des gestes que jamais ils n'oseraient faire dans la vraie vie?

Marie-Eve Beaulieu, qui est présentement en tournée avec Les Fourberies de Scapin, incarnait l'automne dernier la redoutable avocate Anne Dupuis dans Faits divers. On se souviendra d'une méchante menue, blonde et tout de blanc vêtue qui tue son ex, mutile son corps avec une scie et le cache dans un congélateur comme le fit autrefois la célèbre Claire Lortie.

«J'ai tellement aimé ce rôle, s'exclame-t-elle. Parce que pour une fois, ça me permettait de sortir des filles douces et gentilles que j'ai souvent jouées et d'être là où on ne m'attendait pas. Anne Dupuis me permettait toutes sortes d'écarts. Ma seule crainte, maintenant, c'est de ne plus trouver à jouer un autre personnage aussi coloré et qui fesse autant qu'Anne Dupuis.»

Le méchant libérateur

Tous les acteurs consultés - tous sans exception - affirment que jouer un personnage méchant, tordu et violent est nettement plus intéressant sur le plan dramatique. Stimulant, enrichissant, libérateur: les qualificatifs ne manquent pour décrire le plaisir que les acteurs prennent à se métamorphoser en monstres.

«C'est tellement des rôles payants qui frappent l'imagination du monde. En plus, ils sont le fun à jouer», affirme Pier-Luc Funk qui fut tour à tour psychopathe à la télé et pédophile dans le film Les démons.

«Quand le méchant est bien écrit et complexe, c'est un beau défi», raconte Vincent Leclerc avant d'ajouter: «Mais l'an passé, je me suis fait offrir un rôle de prêtre sadique dans un film canadien-anglais. J'avais beau l'étudier sous tous ses angles, je ne lui trouvais pas de faille ni de qualité rédemptrice auxquelles me raccrocher, alors j'ai refusé le rôle. Je n'ai pas envie de jouer un méchant juste pour jouer un méchant.»

En revanche, l'acteur a récemment accepté de jouer un personnage sombre et maléfique dans le film de science-fiction américain Chaos Walking, tourné à Montréal. «Une offre de 36 jours de tournage sur un gros plateau américain, ça ne se refuse pas. Surtout que j'ai eu la possibilité de jouer aux côtés du grand acteur danois Mads Mikkelsen.»

Reste que plus le méchant est marquant, plus il risque de porter atteinte à l'image de l'acteur, non?

«Absolument pas, tranche Iannicko N'Doua. Le seul risque pour un acteur, c'est de ne pas prendre de risques et de toujours jouer la même chose.»

Ayisha Issa, actrice anglo-montréalaise qui a grandi dans l'Ouest-de-l'Île, a interprété la terrifiante Bouba dans Unité 9 pendant cinq saisons. Elle a d'abord accepté le rôle pour une raison pratico-pratique: «Je suis une actrice anglophone noire. On s'entend que les rôles au Québec pour une fille comme moi ne pleuvent pas.»

Vivant maintenant à Toronto, l'actrice estime que le rôle de Bouba a été une expérience marquante qui lui a enseigné la continuité et l'approfondissement. «J'ai beaucoup appris comme actrice avec ce personnage, y compris que des fois, il vaut mieux quitter plus tôt que tard», affirme-t-elle.

Francisco Randez incarne Pete, le portier dur et cassant de Cheval-Serpent. L'ex-mannequin et animateur rêvait de jouer depuis longtemps.

«Ce rôle a été vraiment libérateur et m'a permis d'interpréter un personnage à fond et sans retenue. Et c'est encore plus vrai dans la suite de la série, dont on vient de terminer le tournage.»

Quant à Jean-François Ruel, le rappeur de Dead Obies a lui aussi assouvi un rêve d'acteur avec le personnage de Damien. «Quand je rêvais d'être acteur, ce qui m'attirait, c'était les personnages sombres et edgy comme Damien. Non seulement je ne regrette pas une seconde d'avoir embarqué dans cette aventure, je suis tellement content que le réalisateur Éric Tessier m'ait fait confiance et qu'il ait convaincu TVA de me laisser jouer dans dix épisodes et d'apprendre mon métier.»

Cette semaine, le rappeur devenu comédien lançait la chanson Désirée, qui avait joué lors de la série. Yes Mccan (de son nom d'artiste) prépare un nouveau CD de ses compositions et attend une réponse pour un rôle de méchant moins méchant, mais pas très gentil non plus. Bref, les choses vont peut-être de mal en pis pour le Damien de Fugueuse, mais certainement pas pour celui qui l'interprète.




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