Vincent Leclerc: pour la dernière fois

Le comédien Vincent Leclerc affirme qu'on l'appelle depuis... (PHOTO NINON PEDNAULT, LA PRESSE)

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Le comédien Vincent Leclerc affirme qu'on l'appelle depuis 15 ans pour des rôles secondaires ou même principaux au Canada anglais, mais pas au Québec.

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Grâce au rôle de Séraphin Poudrier dans Les pays d'en haut à Radio-Canada, Vincent Leclerc, qui a 20 ans de métier en français et en anglais, est enfin reconnu à la hauteur de son talent. Lorsqu'il a remporté le prix Gémeaux du meilleur acteur dans une série dramatique en septembre, il a remercié le public d'«avoir accueilli un visage inconnu dans un rôle principal», avant d'ajouter: «Sachez que plusieurs diffuseurs et producteurs télé vous en croient incapables.» Une déclaration qui a fait grand bruit.

Q: La manière dont tu as accepté ton prix au gala des Gémeaux a été perçue par une majorité de gens comme très rafraîchissante...

Je vais t'en parler, mais ce sera peut-être la dernière fois, parce que je ne veux pas que ça devienne mon cheval de bataille. Je veux devenir un visage connu qu'on sera peut-être écoeuré de voir parce qu'il a quatre premiers rôles dans des séries! J'aimerais ça! Je le souhaite à tout le monde. Ce que j'ai dit, je ne pouvais pas ne pas le dire. Parce que c'était trop évident et qu'il y a trop peu d'exemples de premiers rôles donnés à des acteurs pas connus. Les filles des Simone, c'en est un autre. Mais des exemples comme ça, il y en a trop peu. Je ne dis pas qu'il faut mettre des visages inconnus partout. Les gens qui sont connus, c'est parce qu'ils sont en très grande majorité d'excellents acteurs. Ils méritent leur place. Si on permet l'accessibilité aux auditions et qu'en fin de compte, l'acteur connu est meilleur pour le rôle que l'acteur moins connu, il n'y a pas de problème. Mais on me dit qu'il faut faire attention au marché, qu'on se fait bouffer par Netflix, etc.

Q: Ironiquement, la plupart des séries américaines qui marchent ne mettent pas en vedette des acteurs connus...

Qui connaissait Bryan Cranston avant Breaking Bad? Pour moi, ce raisonnement ne tient pas la route. Prenez les meilleurs acteurs, qu'ils soient connus ou non! C'est juste ça que je souhaite. L'industrie le sait. Il n'y a rien de nouveau là. Peut-être que lorsque j'en ai parlé, le public était moins au courant. C'est pour ça que je l'ai dit. Mais Guillaume Lemay-Thivierge a fait la même sortie il y a quelques années, pour un prix qu'il avait gagné d'ailleurs avec Sylvain [Archambault, le réalisateur des Pays d'en haut], qui ose prendre des risques. Comme dirait Forrest Gump: «That's all I have to say about that

Q: Tu crains qu'on te mette dans une case?

Non. Mais j'ai dit ce que j'avais à dire et je ne veux pas remâcher la même chose pendant des années.

Q: J'ai parlé récemment à David La Haye, qui se plaignait lui aussi du fait que l'on voit souvent les mêmes visages...

Je ne me plains pas! Je constate.

Q: Il me parlait particulièrement du fait que les acteurs ont de moins en moins accès à des auditions...

C'est vrai, et je crois que c'est pour des raisons de marché. Je le sais parce que je travaille aussi en anglais. Les Québécois consomment énormément leur télévision. Le village d'irréductibles Gaulois, c'est ici. Mais il se fait tranquillement gruger. Il y a moins d'argent, on tourne de plus en plus vite. Encore une fois, je n'apprends rien à personne. Donc il y a de moins en moins d'auditions. Les producteurs veulent protéger leur investissement en y allant avec des visages plus connus ou des «valeurs sûres», alors on appelle directement les acteurs. C'est difficile, dans le contexte, d'avoir accès aux auditions. Pour moi, ç'a changé un peu depuis un an. En anglais, ça m'a toujours surpris comme c'est différent. On a accès à plus de projets. On m'appelle depuis 15 ans pour des rôles secondaires ou même principaux au Canada anglais, mais pas ici.

Q: Il y a plus d'auditions au Canada anglais?

Oui. Dans une année, je peux avoir trois ou quatre auditions en français, et 22 en anglais. On ne parle pas de 10 % de différence. C'est une autre planète!

Q: C'est une autre façon de faire? Est-ce qu'au Canada anglais, on est plus à l'affût de nouveaux talents et de nouveaux visages, alors qu'au Québec on est plus conservateur?

C'est une bonne question. Je sais qu'il y a des quotas à remplir, notamment avec l'ACTRA [Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists]. Mais je n'en sais pas plus. Je commence à trouver qu'on a parlé de ça pas mal... Je suis désolé!

Q: Je passe à un autre sujet: comment as-tu vécu le fait d'avoir une reconnaissance publique à 40 ans, après 20 ans de métier?

Ce que ça fait, 20 ans de petits premiers rôles et de seconds rôles, c'est que ça te donne un portrait de ce qu'est réellement le métier. J'en profite. C'est très agréable. Je me définis artistiquement. Je définis mon esprit critique, face à la notoriété, aux médias. Je me sens maladroit et pas nécessairement rompu à l'exercice de l'entrevue et de la promotion, parce que je commence et que c'est tout nouveau pour moi. Ça me fait apprécier ce que j'ai. Je deviens économe: j'en mets un peu de côté! Je sais que c'est une bulle. Il y a un acteur plus âgé avec qui je travaille sur Les pays d'en haut. Il a toujours fait partie du paysage théâtral et télévisuel. On parlait de la singularité et de l'importance de ce rôle-là dans ma carrière. Du cadeau qui m'avait été fait. Et il m'a dit que ça ne lui était jamais arrivé. J'ai encore plus pris conscience du privilège. J'ai aussi une déformation professionnelle de 20 ans de petits rôles dans ma préparation: quand on te donne seulement deux scènes, tu les travailles comme un fou, à extraire le jus de chaque mot. J'ai attaqué 158 scènes de cette façon-là, la première saison des Pays d'en haut. C'est une approche d'orfèvre. J'ai trituré et dépecé chaque phrase.

Q: Tu parlais de ton rapport aux médias. Est-ce que tu trouves ironique que l'on s'intéresse soudainement à toi?

Je pense que c'est normal que les médias se tournent vers ce qui est actuel. Ce que je constate - et ce n'est pas une critique de notre rencontre aujourd'hui -, c'est qu'une entrevue en inspire une autre qui en inspire une autre. C'est un peu le serpent qui se mord la queue. Il y a sûrement quelqu'un qui dans un mois va me dire: «T'as dit ça à Marc Cassivi...» Ça m'amuse beaucoup! (Rires) Ce qui est drôle, c'est qu'il y a 10 ans, j'aurais tout donné pour avoir cette attention médiatique. Mais aujourd'hui, je suis très sélectif. J'aime bien l'idée qu'on ne me voie pas trop. Moins on connaît Vincent Leclerc, plus ce sera facile de l'accepter dans tel ou tel rôle. Je me suis aussi rendu compte qu'il y a des formats d'entrevue qui me conviennent moins.

Q: Est-ce que le cadeau qu'est ce rôle-là peut aussi être un piège? Tu veux garder ta part de mystère, mais ce sera difficile pour certains de ne pas t'associer à Séraphin...

Je pense que c'est un piège comme n'importe quel rôle magnifique. Mais c'est une autre époque que les années 60...

Q: Les gens ne t'abordent pas dans la rue pour t'insulter.

Au contraire! C'est sûr que je pense un peu au piège. Il y a toujours la possibilité de jouer en anglais pour me laisser désirer un peu. Mais il y a tellement plus d'avantages que d'inconvénients. Est-ce que je préfère rester à la maison et ne pas travailler, ou avoir le rôle principal d'une grande série historique? Hmmm... Laisse-moi y penser! (Rires)

Q: Pour les auditions de Séraphin, ça s'est passé comment?

Il y a eu une belle ouverture. Ceux qui ont auditionné n'étaient pas que des visages connus. J'ai auditionné pour le rôle de Marchand Lacour. Ensuite, je sais que Sylvain [Archambault] a défendu ma candidature bec et ongles pour le rôle de Séraphin. J'ai eu la chance d'être appelé en audition. J'ai plein d'amis et de connaissances qui ont autant, sinon plus, de talent que moi et qui ne sont pas connus, parce qu'ils n'ont pas encore eu la chance de se faire valoir. Maintenant, tu peux avertir tes amis journalistes, je n'en parle plus!




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