Où sont passées les auditions?

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En cette ère de cotes d'écoute et de culte des vedettes, les auditions se feraient rares, entend-on dans les coulisses des plateaux de télévision, alors que certains haussent la voix pour réclamer une télévision plus audacieuse.

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En cette ère du culte de la vedette, les rôles-titres des séries télé sont plus souvent qu'avant attribués sans processus d'auditions. Les visages moins connus du grand public peinent ainsi à sortir de l'ombre. Les téléspectateurs en sortent-ils gagnants?

L'attrait des vedettes

Devenir une tête d'affiche est tout un défi, encore plus ces jours-ci. En cette ère de cotes d'écoute et de culte des vedettes, les auditions se feraient rares, entend-on dans les coulisses des plateaux de télévision, alors que certains haussent la voix pour réclamer une télévision plus audacieuse.

Il y a d'abord eu en septembre dernier Vincent Leclerc. À 40 ans, il remportait son premier prix Gémeaux pour son personnage de Séraphin dans Les pays d'en haut.

«Je veux remercier le public d'avoir accueilli un visage inconnu dans un rôle principal. Sachez que plusieurs diffuseurs et producteurs télé vous en croient incapables», a-t-il dit en recevant son prix, chaleureusement applaudi par ses pairs.

Puis, quelques semaines plus tard, l'acteur Maxime Tremblay a publié une lettre dans La Presse, déplorant que les comédiens soient privés d'auditions.

«Je n'ai passé pratiquement aucune audition pour un premier rôle dramatique depuis plus de huit ans. Si j'étais seul, je me dirais: "Tu as connu de belles années, mon Max, et c'est le creux de la vague!" Mais nous sommes une sacrée gang. Je ne parle pas de la sélection naturelle qui élimine un grand nombre d'appelés. Je parle d'acteurs d'expérience, reconnus par leurs pairs pour leur travail, a-t-il écrit. Dans un contexte où les budgets et les conditions de travail se détériorent, [ne pas avoir accès aux auditions] est carrément honteux.»

À la recherche du temps

Lucie Robitaille est directrice de casting depuis plus de 30 ans. Quand elle organise des auditions, le ratio de comédiens qu'elle invite n'a pas changé, dit-elle, mais depuis ses débuts en télévision, le nombre de journées attribuées au casting a fondu.

«Quand j'ai fait le casting des Filles de Caleb, j'avais six mois d'auditions. Aujourd'hui, ça ne se peut pas. On n'a pas six mois devant nous», affirme-t-elle.

Pierre Pageau, codirecteur de casting chez Gros Plan et coprésident de l'Association des directeurs de casting du Québec, abonde en ce sens.

«Il y a cinq ans, une période de préproduction [pour un projet de série télévisée] pouvait durer cinq mois. Maintenant, ce temps a été réduit, ce qui a un impact sur le nombre d'auditions qu'on va faire», dit-il.

«Ceci dit, si on avait plus de temps, verrait-on plus de comédiens en audition? Pas nécessairement. [...] On veut inviter du monde pour qui on croit qu'il a une chance de décrocher le rôle. On peut se permettre quelques curves, c'est-à-dire des champ gauche, c'est même notre rôle de le faire, mais il faut [un équilibre] avec les comédiens plus connus», a-t-il ajouté.

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En cette ère de cotes d'écoute et de culte des vedettes, les auditions se feraient rares, entend-on dans les coulisses des plateaux de télévision, alors que certains haussent la voix pour réclamer une télévision plus audacieuse.

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Les stars qui attirent

Désormais, pour certains projets, les têtes d'affiche sont plus souvent qu'avant choisies sans passer d'auditions, explique la directrice de casting Nathalie Boutrie.

«Il y a 10 ans, pour une émission dramatique grand public, on aurait peut-être vu six ou huit personnes en audition pour chaque rôle-titre. Aujourd'hui, on va plus facilement offrir un rôle à quelqu'un de connu du grand public, car la guerre des cotes d'écoute et le besoin d'avoir des annonceurs [...] nous obligent à garantir [un certain auditoire]», constate-t-elle.

Anne Boyer, qui produit et écrit avec son associé Michel d'Astous L'heure bleue, à TVA, reconnaît que les têtes d'affiche de ses séries sont rarement choisies en audition.

«Je pense que [Vincent Leclerc] a raison. Les diffuseurs veulent avoir des valeurs sûres quand ils [lancent] une série. C'est avec [des vedettes] que les gens viennent voir une nouvelle série. Et ils n'ont pas tort, ce sont de bons acteurs.»

Mais les projets sont tous différents et le processus de casting diffère selon les besoins. Sophie Deschênes, présidente et productrice de Sovimage, qui produit Les pays d'en haut, estime pour sa part que les auditions sont nécessaires, même pour les rôles-titres.

«Les bons acteurs, ce n'est pas un problème au Québec, on en a. Il reste que l'objectif est de créer une rencontre entre un comédien et un personnage. À valeur égale, plein d'acteurs peuvent jouer un rôle, mais qui a cette meilleure rencontre? Si on ne les voit pas en audition, on ne le sait pas», dit-elle.

Faire sa place quand on est jeune

Frédéric Dubois, le nouveau directeur artistique de la section française de l'École nationale de théâtre du Canada - l'une des institutions d'enseignement en interprétation les plus prestigieuses au pays -, croit pour sa part que la télé préfère le «fast food» à la diversité des saveurs.

«[Or], je peux difficilement répondre à cette problématique. Nous, on prépare des artistes, des chercheurs, et ils font leur parcours. Beaucoup de monde trouve son chemin, on ne les voit pas sous le spotlight, mais ils sont là. [...] Je constate toutefois [qu'il y a moins d'auditions qu'avant]. J'ai des amis qui sont sortis de l'École il y a 20 ans, qui ont un talent fou, mais qui ne sont pas là. Il y a certainement un manque d'imagination des producteurs et des diffuseurs», juge-t-il.

Dans ce contexte, que peut-il faire pour préparer les acteurs de la relève?

«Je peux juste m'assurer que c'est l'excellence qui sort d'ici. Si les producteurs et les diffuseurs ne sont pas assez intelligents pour [chercher] les meilleurs, tant pis pour eux. C'est aberrant, mais on est soumis à des règles marchandes. Je ne peux rien faire contre quelqu'un qui choisit de faire son épicerie au Club Price plutôt que dans une bonne épicerie», répond-il.

«La journée où les téléspectateurs vont juste dériver sur Netflix, on sera responsables de notre manque d'audace et de ne pas avoir profité du réel talent [que l'on avait à notre disposition]», tranche-t-il.

Des plateaux sous pression

Pour Guy Nadon, qui roule sa bosse sans agent, une rareté dans le milieu, «ce n'est pas parce que tu as ta carte de compétence que tu es nécessairement compétent», prévient-il.

«Les raisons pour lesquelles on t'engage sont aussi souvent mystérieuses», affirme l'acteur, racontant qu'on lui a déjà refusé un rôle parce qu'il n'avait pas le visage d'un type qui a des voisins.

S'il n'existe pas de formule magique qui permet aux comédiens d'être invités en audition, estime-t-il, ceux qui s'y rendent et qui décrochent un rôle doivent être prêts, car il y a rarement de secondes chances.

«Avec les budgets [de production] qui diminuent, il faut travailler vite. [...] Je compare souvent les tournages au débarquement en Normandie. Quand la porte s'ouvre pour laisser sortir les gens dans l'eau, t'es mieux de ne pas chercher ta carabine trop longtemps», illustre-t-il.

Or, s'il y a moins d'auditions qu'avant pour les têtes d'affiche et si le culte de la vedette a pris de l'ampleur, les plus grands perdants ne sont pas nécessairement les jeunes, croit pour sa part la directrice de casting Nathalie Boutrie.

«C'est plus les 40 ans qui ont du talent, qui sont de bons comédiens, qui font des shows de théâtre exceptionnels qu'on ne voit plus en audition, parce qu'on préfère des gens avec une carrière établie», estime-t-elle.

L'analyse d'un diffuseur

Nous avons demandé aux deux principaux diffuseurs généralistes de séries dramatiques au Québec, Radio-Canada et TVA, de répondre à nos questions sur l'évolution du processus de casting et sur l'audace du petit écran à faire de la place aux acteurs qui ne sont pas des vedettes. TVA nous a répondu que personne n'était disponible pour répondre aux questions de La Presse. Du côté de Radio-Canada, André Béraud, premier directeur des émissions dramatiques et des longs métrages, nous a accordé une entrevue. «La télévision est une créatrice de vedettes et de visages connus, que l'on pense à Vincent Leclerc [Les pays d'en haut], Sophie Lorain [Omertà], Hélène Florent [La galère], Chantal Fontaine [Virginie] ou Ève Landry [Unité 9]. [...] Nous, ce qu'on veut, c'est le meilleur comédien pour le meilleur rôle avec de la diversité et un équilibre. Par exemple, dans Lâcher prise, Sophie Cadieux porte une série pour la première fois. Après, elle [est appuyée par] Sylvie Léonard, un visage très connu qui a déjà porté Un gars, une fille, qui apporte son "wattage", puis il y a d'autres comédiens moins connus qui bonifient le casting. On part donc avec une vision et on construit un équilibre», a-t-il dit

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Entre l'appel du producteur qui a obtenu son financement pour réaliser son projet et la rencontre avec le diffuseur, les directeurs de casting doivent franchir de nombreuses étapes.

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La route du casting

Voici les différentes étapes qui sont franchies par les directeurs de casting pour que la production trouve les bons comédiens à qui attribuer les bons rôles.

Étape 1: Coup de téléphone

Le directeur de casting reçoit un appel du producteur qui a obtenu son financement pour réaliser son projet. Les textes disponibles à ce moment-là (pour une série de 12 épisodes, on parle normalement des 3 premiers) lui sont envoyés pour qu'il les étudie.

Étape 2: Première réunion

Le directeur de casting rencontre le producteur, le réalisateur et l'auteur du projet pour préparer le casting. Ensemble, ils discutent des rôles. Le directeur de casting envoie ensuite un «breakdown» aux agences artistiques et aux regroupements d'acteurs. Ce document contient la description des personnages et les détails du projet, comme les dates du tournage, par exemple.

Étape 3: Le courrier rentre

Les agents artistiques envoient au directeur de casting des suggestions de comédiens pour les rôles qui leur ont été présentés. En moyenne, le «breakdown» est envoyé à 150 agents. Pour un rôle de femme dans la trentaine, ce qui représente, nous dit-on, le plus gros bassin d'acteurs à Montréal, le directeur de casting peut recevoir jusqu'à 400 propositions. De ce nombre, il en retient une trentaine qu'il présentera ensuite au producteur et au réalisateur.

Étape 4: La réunion des photos

Dans cette deuxième réunion, le directeur de casting présente au producteur et au réalisateur les photos et les fiches des comédiens qu'il a retenus pour le «breakdown» des rôles. À ce moment-ci, certains rôles sont tout simplement offerts aux comédiens, alors que pour d'autres, on détermine qui sera convoqué en audition.

Étape 5: Convocation en audition

Le directeur de casting convoque certains comédiens en audition. Il leur envoie des textes et leur explique plus en détail le projet. En moyenne, pour un rôle, environ huit comédiens peuvent être convoqués. Toutefois, cela reste un chiffre abstrait, puisque chaque directeur de casting travaille différemment.

Étape 6: Journée d'auditions

Le directeur de casting reçoit les comédiens à son bureau ou dans un local loué, comme aux studios Darwin, dans le Mile End, où nous avons pris les photos pour ce dossier. En temps normal, le réalisateur est présent pour les auditions. Cette étape est cruciale pour les acteurs: ça leur permet de se faire valoir devant le réalisateur. S'ils n'obtiennent pas un rôle, les comédiens peuvent malgré tout piquer la curiosité du réalisateur qui pourrait leur offrir un autre rôle ou éventuellement le rappeler pour un nouveau projet.

Étape 7: La réunion des «call back»

Le directeur de casting s'assoit avec le réalisateur et le producteur pour faire un retour sur la journée d'auditions. Certains rôles sont alors attribués à celui ou à celle pour qui le rôle collait parfaitement avec sa proposition, en fonction bien sûr de l'énergie «portrait de famille» que le réalisateur souhaite réunir à l'écran. À l'occasion, pour choisir entre deux ou trois comédiens qui étaient convaincants, une deuxième audition (un «call back») est organisée.

Étape 8: Le mot du diffuseur

Finalement, une fois le processus de casting terminé, le producteur du projet rencontre le diffuseur (cela pourrait être Radio-Canada ou TVA, par exemple) pour lui présenter les comédiens qui joueront dans l'émission. À ce moment-ci, le diffuseur peut lever un drapeau rouge (si ça n'a pas encore été fait) et signaler, par exemple, qu'un même comédien se retrouve déjà ailleurs sur sa grille horaire pour un rôle similaire dans un autre projet. Le rôle est alors offert à un autre comédien qui avait été remarqué lors des auditions.

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Source: Entrevue avec l'Association des directeurs de casting du Québec

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Guy Nadon

Photo André Pichette, archives La Presse

Des conseils aux comédiens

Obtenir un premier rôle, retrouver sa place sous les projecteurs, trouver sa niche: tant de défis auxquels font face les comédiens. Trois intervenants interviewés par La Presse donnent des conseils.

Arrêter d'attendre

«Tout le monde commence en bas de l'échelle, mais parfois, le bas de l'échelle est long pour certains. Il faut alors faire autre chose de soi. Expérimenter davantage la vie. Allez au théâtre, faites toutes sortes d'affaires, acquérez du métier. Si un acteur fait juste attendre d'être embauché, c'est frustrant et ce n'est pas artistiquement productif. Les musiciens travaillent tous les jours; ils font des gammes et s'installent à leur piano. Les acteurs ne font pas ça tout le temps. C'est à chacun de découvrir comment peaufiner son instrument.» - Guy Nadon, acteur

Enregistrer un démo

«Un bon démo, c'est [toujours gagnant]. Ça n'a pas besoin d'être quelque chose qui coûte cher. Tout le monde peut avoir accès à une bonne caméra. Faites deux bonnes scènes, filmez-vous et ayez de cette façon quelque chose à montrer quand on vous le demande. Quand un comédien que je connais moins m'envoie son démo, je le regarde et je lui dis honnêtement s'il est prêt ou non pour un premier rôle.» - Lucie Robitaille, directrice de casting

Accepter les petits rôles

«Certains acteurs refusent des rôles moins importants, parce qu'ils attendent de décrocher "le" gros rôle. Moi, je pense que le but, c'est tout simplement d'être remarqué. [...] Il y a 1000 ans, j'exagère à peine, on avait engagé Dominique Pétin pour qu'elle joue le rôle d'une serveuse dans Sous un ciel variable. C'était vraiment un rôle de fonction; elle sortait à peine de l'École de théâtre. Finalement, elle était tellement bonne que son rôle a pris de l'importance et elle a finalement gagné un prix Gémeaux. La porte d'entrée peut parfois avoir l'air décevante, mais c'est ce qui va te propulser.» - Anne Boyer, auteure et productrice




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