Compressions à Radio-Canada: «Un bon plan mal vendu»

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«Les compressions visent les infrastructures, les outils, la quincaillerie [de CBC/Radio-Canada], mais certainement pas le contenu», soutient Rémi Racine, président du CA de la société d'État.

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Président du conseil d'administration de CBC/Radio-Canada depuis deux ans et demi et patron du PDG Hubert Lacroix, Rémi Racine a assisté en silence à la crise qui a secoué la télé publique cet automne. On ne l'a pas entendu se prononcer sur les compressions de 130 millions, sur le plan de restructuration (ou de démantèlement, selon certains) ni sur l'inquiétude que suscite l'avenir de la société qu'ont exprimée l'Assemblée nationale du Québec et des milliers de manifestants descendus dans la rue à Montréal, en novembre.

Pourtant, lorsque je lui ai demandé de m'accorder une entrevue avant Noël, il n'a pas hésité, à condition de lui fournir à l'avance la liste des questions. Ce n'est pas une pratique habituelle, mais j'ai consenti à sa demande pour m'assurer qu'il fasse l'entrevue.

La veille de notre entretien dans les bureaux de Behaviour, une entreprise de conception de jeux qu'il a fondée - l'une des rares à être indépendantes -, il avait témoigné devant la Commission sénatoriale sur l'avenir du diffuseur public. Autant dire que plus rien n'était à son épreuve et qu'il avait été avisé plutôt deux fois qu'une de ce qu'il devait ou ne devait pas dire. En même temps, je ne cherchais pas une déclaration fracassante de sa part. Je cherchais seulement à consigner sa parole officielle afin que ceux qui se préoccupent du sort du réseau public sachent à quoi s'en tenir et sachent quelle forme prend le raisonnement du président.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'ai voulu avoir un aperçu de son parcours. J'ai appris que Rémi Racine est né à Montréal le 26 janvier 1964. Son grand-père, élu maire de Pont-Viau, était le Goineau de l'entreprise Goineau-Bouquet. Son père, un ingénieur en mécanique, a fondé sa propre entreprise, qu'il a revendue à SNC-Lavalin. Rémi Racine a étudié au Collège de Laval et au Collège de Bois-de-Boulogne, et a terminé un bac en finance à l'UQAM. Mais surtout, de 1989 à 1991, il a été le plus jeune secrétaire national du Parti conservateur, sous Brian Mulroney, un exploit dont il est particulièrement fier même s'il jure que, depuis 1993, il ne fait plus de politique active et ne s'implique plus dans aucune activité partisane. Il continue malgré tout à contribuer chaque année à la caisse du parti.

Est-ce vrai que 12 des 12 membres du CA de CBC/Radio-Canada sont comme vous et contribuent à la caisse du Parti conservateur?

Oui, je pense bien, sauf peut-être deux noms dont je ne suis pas certain. Mais c'était la même chose avant. Quand je suis arrivé au CA en 2007, j'étais le deuxième ou troisième nommé par Harper. Tous les autres étaient des libéraux. C'était du bon monde. C'est le roulement naturel des choses. Le parti au pouvoir nomme des gens qu'il connaît, qui vont faire une bonne job et qui ont un intérêt pour ça. Dès qu'ils sont nommés, ces gens-là deviennent des fiduciaires qui ne représentent ni le gouvernement ni le management, mais les Canadiens. Les décisions qu'on a prises récemment n'ont rien de partisan. L'autre conseil les aurait prises de la même manière. Il faut arrêter de penser que le gouvernement nous dit quoi faire. Ce n'est pas vrai. Je me souviens que le ministre Moore était, à ce sujet, très by the book. Quand il me faisait un commentaire qu'il n'avait pas le droit de faire, il le reconnaissait et me disait d'en faire ce que je voulais.

Que dire de la déclaration de la ministre Shelly Glover, selon qui les coupes de 130 millions sont directement liées à la baisse des cotes d'écoute du diffuseur public et que la direction ne doit s'en prendre qu'à elle-même?

J'aime bien Mme Glover, mais je ne suis pas d'accord avec cette déclaration. Je l'ai dit au Sénat. D'abord, on ne peut pas comparer les réseaux anglais et français. En anglais, c'est beaucoup plus difficile. On se bat contre les Américains. En français, le marché est captif. Radio-Canada et CBC, c'est la même société, mais ça reste deux équipes de contenu qui s'adressent à deux clientèles et à deux marchés qui n'ont aucun rapport. La petite vie, ça ne marchera jamais au Canada anglais. En revanche, j'aurais bien aimé que la version anglaise de 19-2 soit achetée par CBC et non par CTV, mais je n'y peux rien. Chaque réseau est indépendant.

Pourquoi a-t-on l'impression que Radio-Canada, qui va relativement bien sur le plan des cotes d'écoute et des revenus publicitaires, fait les frais des ratés de CBC, dont les cotes sont en chute libre?

C'est une fausse impression. D'abord, tout le monde paie pour tout le monde. Je veux dire que quand on économise de l'argent à Halifax en réduisant considérablement l'espace qu'on occupe, l'argent revient dans le pot commun, pas juste à Halifax. Ce qu'on oublie, c'est qu'on a le mandat de diffuser du contenu local en français comme en anglais à l'échelle du Canada. Or, le diffuseur anglais en région, pour des raisons démographiques et linguistiques, perd pas mal moins d'argent que son pendant français. Autrement dit, ça coûte très cher de faire un bulletin en français à Edmonton et ça rapporte très peu en revenus publicitaires.

Pourquoi appliquer les critères de rentabilité du privé à un diffuseur qui est avant tout une institution culturelle et publique?

Parce que la loi nous y oblige. La loi dit que le diffuseur public est obligé d'équilibrer son budget et de ne pas faire de déficit. On n'a pas le choix.

Le plan de restructuration de Hubert Lacroix que vous et votre conseil avez adopté est-il un plan de démantèlement déguisé?

Non. Les compressions visent les infrastructures, les outils, la quincaillerie, mais certainement pas le contenu. Le président de Netflix a prédit que dans 15 ou 16 ans, la télé comme on la connaît n'existera plus, et nous, notre rôle, comme diffuseur public, n'est pas de faire de la télé à tout prix ou d'être avant-gardistes. Notre rôle, c'est de suivre le mouvement et de pousser le contenu canadien vers les nouvelles plateformes. En fin de compte, il n'y aura plus de grille de programmation comme avant. Il restera quelques émissions en direct, comme les nouvelles, mais si on songe aux dramatiques, que 80% des gens regardent encore en direct, probablement que dans 15 ans, ils ne seront plus que 15%. Il va falloir s'adapter. Notre rôle à ce moment-là sera d'être une plateforme qui fait la promotion du talent canadien et des productions canadiennes.

L'animateur Charles Tisseyre a reproché publiquement à la direction de vouloir développer une nouvelle plateforme ou un nouveau média comme La Presse+, mais en remplaçant l'investissement de 40 millions de Gesca par des compressions de 130 millions.

Ce que Charles oublie, c'est que depuis cinq ans, c'est 80 millions que le diffuseur public a investis dans les nouvelles plateformes et les nouvelles technologies. Nous avons investi 16 millions par année depuis cinq ans et ça a donné des choses excellentes, comme ICI Tou.tv ou le site internet de CBC.

Vingt-cinq mille personnes qui descendent dans la rue en appui au diffuseur public, mais aussi pour protester contre le plan de la direction, contre les compressions de 130 millions et le licenciement de 1500 employés d'ici 2020, est-ce que ça n'ébranle pas un peu vos certitudes? Est-ce que ça ne vous indique pas que votre plan est à revoir?

Non. Tout ce que ça me dit, c'est qu'on a vraiment mal communiqué notre plan. C'est un bon plan, mais on l'a mal vendu. Alors, oui, les gens sont inquiets pour l'avenir du diffuseur public, mais nous, on va aller de l'avant avec ce plan, en essayant de le communiquer mieux et de montrer ce qu'on fait de bien. Et, croyez-moi, l'avenir n'est pas si noir que ça. Il y a de l'espoir.

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