Sur la grande scène et dans la fosse d'orchestre, 270 artistes, chanteurs, choristes, instrumentistes, figurants et autres professionnels de la scène ont peaufiné ces derniers jours leur interprétation de Parsifal. Ce soir, au Metropolitan Opera House de Manhattan, plus de 500 professionnels seront mobilisés pour mener à bien le départ du grand vaisseau wagnérien, piloté par François Girard et Yannick Nézet-Séguin.

Depuis jeudi, La Presse est sur place, voici le récit de nos observations et conversations sur le chantier de Parsifal.

«La quantité des effectifs et la longueur de l'oeuvre en font l'un des opéras les plus chers à monter», souligne François Girard, reprenant son souffle au terme d'un après-midi intense.

Imaginer un tel déploiement, il faut le rappeler, exige des années de travail en amont avant que la mise en scène et la production d'un opéra ne prennent forme devant public. Bien avant la présentation de Parsifal à l'Opéra de Lyon en 2012, le metteur en scène avait oeuvré de concert avec le dramaturge québécois Serge Lamothe afin de circonscrire l'oeuvre et d'en proposer la vision brillante que l'on sait.

«Il s'agissait d'explorer plusieurs propositions de mener à une production viable. Dès lors qu'un projet se concrétise, ma mission consiste à l'analyser en fonction de plusieurs critères: la genèse de l'oeuvre, le sens qu'elle revêt à son époque de création, sa réception publique, les différentes productions qu'on en a faites par la suite, etc. Le but ultime de l'exercice étant de restituer la pièce en actualisant son propos», explique Serge Lamothe, joint en France ce week-end.

Quelques années plus tard, nous sommes à New York pour y vivre l'amorce d'un troisième cycle de présentation de ce Parsifal selon François Girard. Parmi ces centaines de professionnels affairés, on voit travailler le metteur en scène avec son équipe, de concert avec celle que dirige Yannick Nézet-Séguin. Régisseurs de plateaux s'activent, ça cherche, ça débusque, ça découvre.

Défi logistique

Inutile de souligner qu'une telle production exige une logistique hallucinante. Impliquée dans le haut commandement de cette vaste opération, Gina Lapinski est directrice du personnel de scène au Met depuis plus de 20 ans.

«J'assiste le metteur en scène invité, François dans le cas qui nous occupe. Il faut connaître chaque détail du déroulement de l'oeuvre selon sa vision. Il faut aussi traiter et coordonner les demandes afin de combler les besoins des interprètes et des professionnels de la production - décor, costumes, éclairages, etc. De plus, il faut connaître intimement les lieux où se déroule l'action», nous apprend la directrice.

Gina Lapinski avait participé au montage originel de l'oeuvre, soit à l'Opéra de Lyon en 2012 - le Met était coproducteur de l'événement avant de le présenter à New York, et des membres de son personnel avaient traversé l'Atlantique pour assister François Girard.

«Ce fut pour moi un très grand plaisir que de travailler à ses côtés sur ses trois Parsifal. Les choses n'ont pas changé de façon draconienne depuis le début, mais elles évoluent encore.»

Selon elle, l'arrivée de Yannick Nézet-Séguin est une illustration probante de cette nouvelle évolution.

«Bien entendu, sa sensibilité est différente de celle des chefs précédents. J'ai déjà travaillé avec Yannick sur d'autres productions et j'en pense beaucoup de bien. Depuis les réunions préliminaires avec François, il m'est apparu clair qu'il souhaitait que le travail et la vision de François soient magnifiés par la musique. Il voulait établir une relation intime entre les dimensions musicales et dramatiques de l'oeuvre.»

Professionnellement, notre interviewée estime que Yannick et François sont des «âmes soeurs».

«Ils sont tous deux des leaders très généreux, ils sont des as pour construire des équipes. Ils collaborent magnifiquement avec tout le monde impliqué, ils insufflent une grande énergie positive. L'expérience s'avère très agréable et tout le monde donne son maximum.»

Évolutions et ajustements

Pour que la progression de Parsifal se poursuive dans cette nouvelle incarnation, indique en outre Gina Lapinski, les versions précédentes devaient être rigoureusement documentées.

«Nous devions en intégrer la connaissance et en réutiliser les données lorsque la production serait présentée quelques années plus tard. Nous devons d'ailleurs faire de même pour chacune des productions du Met, car les metteurs en scène ne reviennent pas à chaque reprise. Nous devons ainsi maintenir l'esprit originel de chaque mise en scène, c'est notre responsabilité.»

Le troisième cycle de Parsifal selon François Girard et Yannick Nézet-Séguin réserve-t-il de vraies surprises?

«Ce n'est jamais vraiment terminé, affirme le metteur en scène. On continue à chaque répétition sur scène, les nouveaux chanteurs impliqués font des choses qu'on n'a jamais entendues ou vues auparavant.» 

«Par exemple, le personnage de Kundry [la soprano Evelyn Herlitzius] est souvent en improvisation. J'essaie donc de ne pas la contenir, je dois plutôt l'encourager à exprimer les conflits intérieurs qui tourmentent son personnage... ce qui exige une adaptation de notre côté», explique Yannick Nézet-Séguin.

«Dans le cas du nouveau Parsifal [le ténor Klaus Florian Vogt], cependant, les ajustements sont moindres, car le personnage est moins complexe.»

Côté musique? Yannick Nézet-Séguin implique ses musiciens dans les recoins les plus infimes de la partition afin d'en maximiser l'exécution.

Il nous sert un premier exemple: «Pour les passages où une même note est longtemps tenue, je leur demande de se familiariser avec cette technique de "free bowing" que l'on pratique à l'orchestre de Philadelphie; il s'agit d'un fondu enchaîné des coups d'archets, ce qui permet à la ligne mélodique d'être plus longtemps soutenue et ainsi obtenir un son plus intéressant.»

En voici un deuxième: le maestro rappelle à ses interprètes que Parsifal devient parfois une oeuvre «chorale» pour orchestre, c'est-à-dire que les instruments peuvent évoquer la voix humaine, ce qui impose un jeu particulier.

«Je peux alors demander aux bois de faire preuve d'humilité, soit en se fondant dans un tout plutôt qu'en cherchant l'expressivité maximale. Ce n'est pas toujours ainsi, cette expressivité peut être la bienvenue; lorsque, par exemple, Amfortas chante dans la douleur, le jeu des instrumentistes devient plus incarné individuellement.»

Le chant d'Amfortas

Dans le mythe wagnérien, on sait que le roi Amfortas survit tant bien que mal à une blessure causée par la lance sacrée, plaie ravivée à la vue du Graal.

«Le chant d'Amfortas, souligne pour sa part François Girard, doit être celui d'un olympien, mais il se meurt. Que faire? Je dis alors à Peter Mattei que la souffrance doit faire partie de son chant. S'ensuit alors une négociation importante avec Yannick qui doit trouver le moyen d'adapter l'orchestre à ma demande: un chant puissant, mais dont on ressent la souffrance.»

Et comment l'interprète voit-il les choses?

«Sans pouvoir l'expliquer avec précision, j'essaie de suivre la recommandation de François, tout en souhaitant que la souffrance apparaisse dans mon chant», répond le baryton suédois, lorsque questionné après la générale présentée vendredi.

Chose certaine, le chanteur se montre ravi de travailler auprès de François Girard, comme il l'a fait en 2013.

«J'ai un grand respect pour lui, j'admire son travail. Chaque parcelle de cet opéra est fantastique. François a fait en sorte que ce soit une production idéale pour Amfortas. Mon appétit pour le personnage reste vorace. Yannick et François, en fait, forment une équipe de rêve. Ils cherchent à obtenir le résultat maximal, mais le font en toute humilité. 

«Le nouveau voyage commence [aujourd'hui], laissons le temps faire son oeuvre.»

Photo Ken Howard, fournie par le Metropolitan Opera

L'opéra Parsifal