Alain Lefèvre, pianiste et... penseur

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Alain Lefèvre

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Claude Gingras

«Je ne suis pas capable de penser que je joue bien. Ce n'est pas de la fausse modestie. Après un concert, j'essaie de trouver un piano pour retravailler.

- Vous n'êtes jamais content de la façon dont vous avez joué?

- Presque jamais content.»

On ne rêve pas: c'est bien Alain Lefèvre qui parle. On reprend son souffle et on enchaîne: «Alors, les critiques ne sont pas si sévères...

- C'est pour ça que je ne me suis jamais attaqué verbalement aux critiques qui me touchaient. Je suis de la génération qui apprenait aux enfants à se sentir toujours coupables de tout et de rien. Tout ce qui pouvait arriver était toujours de ma faute. Je me faisais battre à l'école et, quand j'arrivais à la maison, c'était moi le fautif.»

L'échange pour le moins surprenant est venu au bout de ce qui s'annonçait comme une simple interview, du genre «5 questions à...», laquelle, il est vrai, s'est vite transformée en «10 questions à...».

Le compositeur que vous préférez entre tous?

«Il y en a un qui me bouleverse de plus en plus. C'est Anton Bruckner. Pour la spiritualité constante qu'on retrouve dans ses immenses symphonies. Quand on vieillit, on se sent porté vers une forme de tranquillité des sentiments plutôt que vers les batailles quotidiennes. Autant j'ai adoré Wagner - qui reste toujours, pour moi, fascinant -, autant Bruckner m'apporte une plus grande paix.»

Le compositeur que vous aimez le moins?

«Il y en a beaucoup! Je mettrais Saint-Saëns, Bizet, une grande partie des oeuvres de Liszt aussi. Des choses comme Islamey de Balakirev...»

Le pianiste que vous aimez le plus?

«Là encore, plusieurs: Arrau, Lipatti, Gilels, Richter... Mais, avant tout, Cortot. J'ai acheté le coffret de 40 compacts [paru chez EMI en 2012] et j'ai réécouté Cortot. Je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas. Comme pensée musicale, c'est prodigieusement avancé, j'irais jusqu'à dire «génial»... même s'il y a quelques fausses notes!»

Le (ou les) pianiste (s) que vous n'aimez pas?

«Je ne réponds pas à ça. Ce n'est pas ma nature. Il y a des pianistes qui aiment bien passer des commentaires sur les autres... Pas moi. Je me limiterai à ceci: toute cette mode actuelle, cette folie, de vouloir absolument jouer plus vite que l'autre. Le piano, ce n'est pas un métier olympique, c'est passer un message de vie intérieure. Aujourd'hui, on a des superstars du piano, poussées par d'énormes machines, qui tombent dans le show-business et, finalement, font plus de tort que de bien à la musique.»

L'oeuvre pour piano (concerto, sonate, pièce isolée) que vous trouvez la plus difficile?

«Ma réponse est en deux volets. Rachmaninov a inventé d'immenses difficultés qui réclament des mains d'une certaine grandeur, une force et une habileté de mémorisation inhabituelles. Par contre, avec les oeuvres les plus minimalistes de Haydn et de Mozart, on est confronté à des difficultés encore plus grandes, selon moi.»

L'oeuvre pour piano que vous préférez entre toutes?

«Les Variations Goldberg. Bach y transforme 30 fois un thème très simple en une véritable cathédrale sonore. Il y a là une sorte d'hypnotisme et une incroyable modernité. Bach les a écrites au clavecin, mais avec une sorte de prescience du piano.»

Une oeuvre que vous ne jouerez jamais?

«Les deux Concertos de Liszt. J'«haïs» cette musique pour me lever la nuit!»

La prochaine oeuvre que vous allez travailler?

«Le Concerto de Khatchaturian, pour Lanaudière. Mais pas cette année: mon horaire ne me permet pas de le monter. J'ai déjà 48 concertos à mon répertoire. Ce sera mon 49e.»

Et le 50e?

«Le deuxième de Prokofiev, avec son extraordinaire cadence. Je l'ai travaillé, mais pas encore joué.»

Êtes-vous heureux?

«Non et oui. Oui, parce que la vie est bonne pour moi. Non, à cause de la situation absolument dramatique de notre monde actuel. Je lisais avec effroi que l'Australie vient d'interdire Carmen parce qu'on y fume des cigarettes et que c'est là un mauvais exemple à donner aux jeunes. Pendant ce temps, aux États-Unis, on passe à la télé des films où on se tue pour rien avec la plus atroce violence, où on se tranche la gorge. Mais tuer quelqu'un, ce n'est pas un mauvais exemple à donner aux jeunes, alors que fumer, oui, c'est un mauvais exemple. Il n'y a pas de doute: notre société est très, très gravement malade!»

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CLASSIQUE. Alain Lefèvre. Chopin. Analekta.

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