Yannick Nézet-Séguin: savourer le moment

En janvier dernier, Yannick Nézet-Séguin a tout arrêté pendant deux longs mois.... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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En janvier dernier, Yannick Nézet-Séguin a tout arrêté pendant deux longs mois. Du jamais vu pour ce bourreau de travail. La pause lui a fait constater qu'il vivait un peu au-dessus de ses moyens physiques. Sept mois plus tard, il a retrouvé la forme et son légendaire entrain. Rencontre avec un chef qui a hâte d'avoir 40 ans.

Comment vas-tu?

Ça va super bien. Ça ne pourrait pas aller mieux, surtout avec le petit épisode de l'an passé. Deux mois d'interruption, ça ne m'était jamais arrivé. J'ai dû arrêter parce que je souffrais de deux conditions chroniques dont les médicaments s'annulaient. Bref, mon corps ne répondait plus. Mais là, ça va bien. Je prends un peu plus de temps pour moi. Je m'étais toujours dit que je ne donnerais pas plus de 110 concerts par année. J'étais rendu à 135 concerts, mine de rien. Il y avait quelque chose d'un peu trop, là.

Est-ce parce que tu ne savais pas dire non?

Je pense qu'on a tous un peu ce problème-là, mais il y a aussi le fait que dire non, pour moi, c'est beaucoup lié au sentiment de responsabilité. Si j'ai trois orchestres et que je dis non à l'un et oui à l'autre, ça crée une sorte de déséquilibre. Au final, il fallait juste prendre conscience que dire non, c'était dire oui.

Diriger trois orchestres, est-ce comme être le père de trois enfants très différents?

Oui, exactement. Mais les rapports évoluent. La dernière fois qu'on s'est vus, toi et moi, en 2008, je venais de prendre la tête de l'orchestre de Rotterdam. Les choses ont tellement changé depuis. Pas tant les gens que les façons de faire. Les crises de coups d'archet que tu as vues, ça ne se passe plus. Là, j'entame ma septième année et je viens de renouveler avec moins de semaines parce que c'est au tour de Philadelphie de prendre plus de place dans ma vie. Ça marche par cycles. Comme parent, j'imagine que ça doit être la même chose. À un moment, il y a un enfant qui demande un peu plus d'attention que les autres. Avec l'Orchestre Métropolitain, ça fait 15 ans qu'on joue ensemble; ce n'est pas la même chose.

Donc, c'est une question de temps?

Exactement. Je ne vois pas comment je pourrais diriger deux nouveaux orchestres de front. J'ai un jeune collègue colombien [Andrés Orozco-Estrada] qui vient de prendre la tête des orchestres de Francfort et de Houston en même temps; je lui souhaite bonne chance. Ça prend beaucoup de temps installer les choses avec un nouvel orchestre.

Un chef peut-il vraiment changer le son, la musicalité et l'énergie de son orchestre?

Je crois de plus en plus à la chimie qui s'opère entre un chef et un orchestre. Disons qu'un orchestre, c'est 100 ingrédients mêlés ensemble. Le chef, lui, apporte un nouvel ingrédient qui modifie la chimie. Je me rends compte que lorsque je dirige la même oeuvre avec chacune de mes trois familles musicales, l'oeuvre prend une couleur différente. À Philadelphie, la couleur n'est jamais légère: elle est dense et riche; c'est du velours rouge foncé. À Rotterdam, l'orchestre a une beauté plus brute; sa couleur serait vert minéral ou vert-de-gris. Avec cet orchestre, je travaille plus comme un sculpteur ou un tailleur de cristal pour que la musique soit plus polie et qu'elle respire davantage. Quant au Métropolitain, au risque de paraître quétaine, je dirais que sa couleur, c'est un beau bleu: c'est mon orchestre le plus doux et le plus tendre.

Où vis-tu?

Ce serait trop facile de répondre «dans mes valises». La majeure partie de mon temps - 16 semaines, un gros 4 mois -, c'est à Philadelphie. J'y ai acheté un condo en février. Je l'adore. Il est en plein centre-ville, à 10 minutes de marche de la salle de concert. À Montréal, j'ai toujours mon condo dans le Vieux; j'y passe moins de temps de direction, mais ça reste la maison. Mes chats sont ici. Dès que j'ai deux jours entre deux contrats, c'est ici que je viens me déposer. À Rotterdam, j'ai encore mon condo ultra-moderne, mais j'y suis moins souvent, surtout depuis qu'on fait plus de tournées.

À l'étranger, te sens-tu montréalais?

C'est sûr que je n'arrive pas dans une ville ou un orchestre en clamant ma montréalité. Reste que le fait que j'accorde de l'attention au dernier musicien au fond de l'orchestre, ça dit bien d'où je viens. Je viens d'une société égalitaire, beaucoup plus qu'en Europe, où les rapports sont très hiérarchisés, et aux États-Unis aussi, dans le fond. Mon côté montréalais ou québécois s'exprime dans ma volonté d'unir les gens et de tous les mettre sur un pied d'égalité.

Quelles autres formes d'art t'attirent?

L'art qui m'émeut aux larmes, c'est la danse: moderne, classique, peu importe, ça vient toujours me chercher. Ce qui me touche tout particulièrement, c'est le sacrifice du corps qui se plie à une esthétique, à une émotion. Mais je n'ai aucune velléité de devenir danseur. Je suis très bien où je suis. Enfant, avant de trouver la musique, j'ai beaucoup dessiné, des christs en croix, des scènes bibliques et des orchestres. J'ai aussi fait beaucoup d'impro, mais j'ai tout lâché dès que la musique m'a happé. Le cinéma, c'est sûr que ça me fascine. Être réalisateur, ça serait comme un fantasme, mais je suis convaincu que ça me rendrait fou. Quand je vois les génériques défiler à la fin des films, il me semble qu'il y a tellement de monde. Beaucoup plus que dans un orchestre.

Tu mènes un peu une vie de fou. Est-ce que ça fait ton affaire, dans le fond?

On fait ce métier notamment parce qu'on vit moins bien que d'autres avec la routine. Moi, j'ai besoin que ça change souvent. En même temps, j'ai besoin aussi d'une certaine stabilité et d'une certaine forme de routine. Quand je suis à Montréal, je vais manger à l'Express et je commande toujours le même onglet parce que ça me donne un sentiment de stabilité. On finit toujours par trouver un équilibre dans le non-équilibre.

Ta vie de couple n'en souffre pas?

J'ai la chance d'avoir dans ma vie quelqu'un [le musicien alto Pierre Tourville] qui peut me suivre souvent tout en ayant sa propre vie musicale au Métropolitain. C'est l'idéal. Récemment, à Vienne, j'ai rencontré le chef Gustavo Dudamel. Il est venu au concert que je dirigeais. La première chose dont il m'a parlé, c'est sa famille, ses enfants qui vont à l'école et qui ne peuvent plus le suivre, sa femme qu'il ne voit pas souvent. J'ai beaucoup d'admiration pour ça, mais moi, je n'ai pas ces problèmes-là.

Aimes-tu encore autant les pièces sombres et souffrantes?

Aimer, je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot. J'ai le sentiment que là où j'ai le plus à dire et à offrir, c'est dans les pièces graves et sombres. Pourtant, dans la vie, je suis quelqu'un d'heureux, de joyeux et d'optimiste. Mais comme artiste, j'ai envie du contraire. Quand on examine chronologiquement les compositions de Mozart, on découvre que souvent, il a écrit les choses les plus tristes pendant ses moments de vie les plus heureux et ses pièces plus joyeuses quand il était malheureux.

Si tu n'avais pas été chef d'orchestre...

La dernière grande tentation que j'ai eue, à 15 ans, c'était de devenir architecte. L'architecture m'a toujours fasciné, et elle me fascine encore aujourd'hui. Plus un édifice est bizarre, plus j'ai envie de savoir comment ils ont fait concrètement pour en arriver à ce résultat. Au Conservatoire, à la fin de mes études, ma prof de piano a appelé mes parents pour leur dire que même si elle savait que je voulais être chef d'orchestre, elle se demandait si je ne devrais pas continuer en piano. Elle voulait que j'aille à Boston ou à Juilliard. Moi, je trouvais que pianiste, c'était trop solitaire comme vie. J'ai pensé pendant un bref moment devenir avocat pour le plaisir de plaider et même journaliste, mais, au final, je suis bien où je suis.

Un chef d'orchestre est au service de qui?

Une de mes croyances fondamentales, c'est que je suis au service de mes musiciens. Mais attention: pour être à leur service, il faut accepter de prendre des décisions. Les musiciens veulent de la clarté et de l'autorité. Comme chef, j'ai bien servi mes musiciens si je leur ai fourni les conditions idéales leur permettant de servir l'oeuvre et son compositeur.

On dit que les musiciens d'orchestre ont souvent des problèmes de toxicomanie...

Je sais que certains musiciens prennent des bêtabloquants pour calmer leur stress. C'est peut-être une pratique plus répandue que je ne l'imagine, je ne sais pas. Chacun fait bien ce qu'il veut, mais il me semble qu'en tant que musicien, tu n'as pas d'autre choix que d'apprendre à gérer ton stress. Je me souviens qu'à mes débuts, la veille des répétitions, j'étais très nerveux. Il m'est arrivé pendant le repas de prendre deux verres de vin et de tout à coup trouver que je m'énervais pour rien. J'ai tout de suite vu le danger de cette attitude. Très tôt, j'ai décidé de ne pas prendre cette voie-là, sachant sans doute qu'il y avait un risque que je devienne accro. Je n'ai jamais bu beaucoup, mais, maintenant plus que jamais, j'essaie de faire attention et de ne pas boire tous les jours. Ça demande une certaine discipline. Je ne nie pas que le «sexe, drogue et musique classique» existe, mais, si tu veux durer dans ce métier-là, ce n'est pas une bonne idée...

Comment combats-tu le stress, alors?

Par l'exercice, le plein air, le jogging, la natation.

Tu auras 40 ans en mars. Ça te fait quoi?

Moi, je fonctionne par blocs. À partir de 32 ans, j'avais 35 ans dans ma tête. Puis, à partir de 36 ans, j'en avais 40. C'est donc dire que j'ai le sentiment d'avoir 40 ans depuis quatre ans. En même temps, je ne me sens pas comme un gars de 40 ans. Je vois mes parents qui ont plus de 65 ans et ils ne correspondent pas du tout à l'image des gens de cet âge que je me faisais. Les temps changent; l'espérance de vie augmente. Quarante ans pour moi, c'est l'âge où l'on est en pleine possession de ses moyens. J'ai hâte d'y arriver.

Es-tu là où tu rêvais d'être à 20 ans?

Je ne pensais jamais être là où je suis, même dans mes rêves les plus fous. C'est sûr que j'espérais avoir une carrière, mais je ne pensais pas que ça se réaliserait aussi vite et aussi tôt. Il ne me reste plus de débuts à faire à Vienne, Londres ou Berlin. Il ne me reste qu'à m'améliorer comme artiste. Cela ne veut pas dire que je sens que je suis arrivé. Au contraire. Je sens que je suis au commencement de ma trajectoire en tant qu'artiste. C'est ça qui est beau. Maintenant, je peux mettre toutes mes énergies sur l'artiste sans me préoccuper de garder le cap et de prendre le bon train. Maintenant, mon seul stress, c'est moi face à Beethoven, moi face à Wagner, moi face à Brahms.

Comment se présente l'avenir pour toi?

Mon engagement comme chef invité avec Londres s'est terminé cette année. J'adore Londres, j'adore son orchestre, mais j'avais trop de pression venant d'ailleurs pour continuer d'assurer une présence quatre fois par année. Je viens de renouveler avec Rotterdam, mais, en 2018, mon engagement va peut-être se transformer. Je vais bientôt discuter de mon renouvellement avec Philadelphie. Quant au Métropolitain, je pense y être pour longtemps encore. À ce moment-ci de ma vie, je ne pense pas trop à l'avenir. Je savoure le moment présent et le fait de ne pas avoir les yeux fixés sur un but à atteindre.




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