L'Eurovision, machine diplomatique bien rodée

L'Ukrainienne Dzjamala chante la chanson 1944, une chanson... (PHOTO REUTERS)

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L'Ukrainienne Dzjamala chante la chanson 1944, une chanson décriée en Russie, qui raconte la déportation par Staline des Tatars de Crimée.

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Agence France-Presse
Stockholm

Dans un monde idéal, l'Eurovision ne serait que musique et amitié entre les peuples. Dans les faits, la politique fait souvent sonner les trompettes de la discorde, obligeant les «Kapellmeister» du concours à de délicats impromptus diplomatiques.

Quarante-deux pays concourent cette année en Suède, patrie de l'inventeur Alfred Nobel qui a donné son nom au célèbre prix de la paix. Parmi eux, quelques ennemis jurés historiques ou plus récents: Russie et Ukraine, Azerbaïdjan et Arménie, Serbie et Albanie, etc.

L'Union européenne de radio-télévision «ne réussira jamais à dépolitiser l'Eurovision», explique Jess Carniel, chercheuse en sciences sociales de l'université de Southern Queensland en Australie et spécialiste de l'Eurovision.

Mais elle peut éviter les fausses notes qui cassent l'ambiance.

En 2015, l'Arménie était ainsi invitée à modifier les paroles de Don't Deny, allusion trop directe au refus de la Turquie de parler de génocide à propos des massacres d'Arméniens 100 ans plus tôt.

En 2014, étaient comptabilisés comme Ukrainiens les votants en Crimée, territoire que revendiquait la Russie. «Raisons techniques», justifiait l'Eurovision.

En 2013, la Russie protestait contre une manipulation des résultats en Azerbaïdjan, pays qui, étrangement, lui avait attribué zéro point. L'Eurovision avait diligenté une enquête et donné raison à Moscou.

Des militants des droits de l'Homme dénonçaient en 2012 les fortunes dépensées par l'Azerbaïdjan pour faire apparaître son régime autoritaire sous le meilleur jour. Les organisateurs s'étaient tenus le plus loin possible du débat sur les arrestations de manifestants ou sur les tensions avec l'Iran.

Et ainsi de suite. Pour l'édition 2016 à Stockholm (finale le 14 mai), les polémiques auront été celles des drapeaux et de la chanson tatare ukrainienne.

Concernant les drapeaux, tout part d'une bourde de l'exploitant de la salle, Stockholm Globe Arenas, et de la billetterie en ligne AXS. En donnant aux acheteurs de tickets des exemples de drapeaux interdits, ils plaçaient celui du groupe État islamique à côté de ceux, entre autres, du Pays basque, de la Palestine et du Kosovo.

Face au tollé, l'Eurovision, même si elle n'était pas responsable, a présenté très vite ses «excuses à tous ceux qui se sentent offensés». Elle a même assoupli ses propres règles, autorisant les drapeaux régionaux comme celui de la minorité same pour soutenir la Norvégienne Agnete, et le gallois pour le Britannique Joe Woolford.

Alliances entre pays

L'extrait le plus sensible du règlement laisse largement place à l'interprétation: «Les paroles, discours ou gestes de nature politique ou similaire ne sont pas autorisés».

Cette année, l'Eurovision a pourtant validé une chanson décriée en Russie parce que politique, 1944, qui raconte la déportation par Staline des Tatars de Crimée. «Quand des étrangers arrivent/Qu'ils entrent chez vous/Ils vous tuent tous et disent/Nous ne sommes pas coupables, pas coupables», dit la première strophe.

Le jury de l'Eurovision n'a pas motivé sa décision.

À l'inverse, pour la finale de Moscou en 2009, moins d'un an après le conflit entre Russie et Géorgie, il avait exigé que le groupe géorgien Stephane & 3G récrive We Don't Wanna Put In, critique transparente contre le président Vladimir Poutine. La Géorgie avait refusé, et n'avait pas participé.

Les paroles de l'hymne de la Révolution orange, choisi par l'Ukraine en 2005, avaient dû être édulcorées.

Pour Jess Carniel, les chansons qui gênent le plus l'Eurovision «sont celles dans lesquelles on peut voir un double sens (...) ou qui font ouvertement référence à des questions contemporaines».

La géopolitique pèse aussi sur les résultats. Plusieurs statisticiens l'ont même prouvé scientifiquement.

En France ou en Grande-Bretagne, on explique les déroutes par des alliances, en déplorant que les Nordiques votent pour les Nordiques, les Slaves pour les Slaves, les anciennes républiques soviétiques pour leurs homologues, etc.

L'accumulation de victoires pour ces pays dans les années 2000 avait tellement irrité en Europe de l'Ouest qu'en 2009 le mode de scrutin avait été changé, rappelle Catherine Baker, historienne de l'université britannique de Hull, dans un très sérieux article de recherche.

L'Eurovision a ajouté les voix de jurys professionnels à celles de téléspectateurs, visiblement trop sensibles aux affinités nationales.

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