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Emmanuel Schwartz: pour la suite du monde

Emmanuel Schwartz... (Photo David Boily, La Presse)

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Emmanuel Schwartz

Photo David Boily, La Presse

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Rentrée culturelle 2018

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Rentrée culturelle 2018

Notre dossier sur la rentrée culturelle 2018. »

Le comédien, dramaturge et metteur en scène Emmanuel Schwartz joue Voltaire dans une adaptation par Pierre-Yves Lemieux de Candide ou l'optimisme, célèbre conte philosophique, dans une mise en scène d'Alice Ronfard au Théâtre du Nouveau Monde. Discussion sur l'optimisme.

Je pense à Candide et à l'écho qu'il a dans le présent. C'est difficile en ce moment d'être optimiste, pour peu que l'on s'intéresse à l'actualité et à ce qui se passe sur la planète...

Les thèmes majeurs abordés dans l'oeuvre ont un écho. Que ce soit la perfection divine ou la tolérance, l'institution chrétienne, même le respect des Premières Nations et la colonisation. Tout y passe et de manière frontale. On se rend compte à quel point il n'y a pas eu d'évolution, ou à peu près pas.

La nature humaine étant ce qu'elle est...

Quand on creuse la nature ironique du titre, on découvre que sans doute Voltaire pensait la même chose que nous... il y a 400 ans !

Plusieurs spécialistes nous disent que nous avons atteint le point de non-retour, ou presque, en ce qui concerne l'avenir de la planète. Mais on ne remet pas tant que ça en question le modèle économique qui nous a menés là, il me semble. Est-ce qu'on peut être optimiste ? A-t-on le devoir de l'être ?

Il y a certainement quelque chose qui est de l'ordre du devoir. Mais comment se fait-il que l'on continue de tolérer que les grandes entreprises et les gens les plus riches, ici, soient dans des paradis fiscaux et aient des exemptions d'impôts ? Comment est-ce possible que l'on continue comme ça, quand il y a des gens qui meurent de faim, ici ? Pas juste en Afrique : ici !

Tu parlais des Premières Nations...

Ce qui s'est passé ici cet été, ce n'est pas de la censure. Ce n'est pas ça, la censure et le racisme. Il y a un manque de représentation sur nos scènes et... Je ne veux pas trop en dire [rires] !

Je voulais t'entendre sur le sujet...

Il y a aussi, pour moi, une attitude inacceptable de la part de la classe dirigeante. In-ac-cep-ta-ble ! On dira que je suis de la gogauche bien-pensante, que je suis ci ou ça, mais c'est inacceptable, Robert ! C'est inacceptable, ton affaire ! Ils te l'ont dit en pleine face : « S'il vous plaît, ne faites pas ça ! » Et qu'est-ce que tu fais ? Tu le fais pareil !

Je ne sais pas si tu as lu la lettre du Théâtre du Soleil annonçant comme prévu la tenue de Kanata...

Non. J'étais tellement déprimé.

Le ton de la lettre était inacceptable, comme tu dis. Un ton paternaliste, condescendant, passif-agressif. Le Théâtre du Soleil s'y présentait comme une victime à la place des victimes. Je me suis dit : « Tout ça pour ça ? » Des discussions, des rencontres, des doléances, pour en arriver à ça ? « On vous a bien écoutés, mais on va faire ce qu'on veut de toute façon parce qu'on a une loi de 1881 de notre côté. »

J'ai déjà fait un stage là-bas [au Théâtre du Soleil]. Malgré l'aura qui émane de la troupe et du lieu, de ce territoire soi-disant diplomatiquement protégé, il ne faudrait surtout pas que ça dérange un idéal. Il ne faudrait surtout pas que ça dérange la manière dont tu veux nous aider et nous éclairer.

On a réduit ça à une question de liberté de création, alors que personne n'a réclamé de censure. C'est surtout une question de manque de représentation des minorités, comme tu le dis. Dans un contexte où, collectivement, on refuse au Québec d'admettre les exactions du passé et l'asservissement qui perdure.

Tu sais, quand Félix chante : « Pour supporter le difficile, y a l'tour de l'île » ? Je comprends qu'à une époque, c'était tough. Mourir de la rougeole, dans la neige, avec des peuples qui ne te sont pas sympathiques PARCE QUE TU LEUR PIQUES LEURS TERRES ! À partir du moment où tu as accès à du confort, où tu as le temps de réfléchir à comment tu es bien, tu n'es plus dans le même combat. Le combat devient imaginaire.

« Ce pays monstrueusement en paix », comme disait Wajdi... On en vient à ne plus se rappeler qui a été brimé le premier. La position de victime est peut-être plus confortable ?

Je pense que c'est lié à la crainte de la précarité, et à l'enfermement culturel qu'on vit ici, en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Et qui existait déjà au temps de Voltaire. S'il trouve Candide con à ce point - Arrête de chercher le bonheur, y'en a pas ! - , c'est parce qu'il soupçonnait déjà tout ça.

Pour revenir au débat du moment autour de l'appropriation culturelle - une expression qui a été détournée de son sens -, où traces-tu comme artiste la limite entre ce qu'il est souhaitable de faire ou de ne pas faire ? Aux États-Unis, certains considèrent qu'un acteur hétéro ne devrait plus jouer un personnage gai. Pour moi, c'est une dérive de la rectitude politique. Comme créateur, qu'est-ce que tu en dis ?

It's a hard call ! Avec l'eau qui bout sur le feu en ce moment, je trouve qu'il faut écouter beaucoup, beaucoup, beaucoup. Surtout ceux qui ont la chance de travailler dans ce milieu et d'être considérés comme des artistes. C'est une chance immense que j'ai. Ma responsabilité, c'est de ne pas la gaspiller. D'écouter et d'observer. Et parfois, de me fermer la gueule. La plupart du temps, quand j'ai agi sous le coup de l'émotion ou de l'impulsion, je me suis trompé.

C'est au contact de l'autre qu'on évolue. C'est ce que j'ai trouvé dommage dans l'affaire Kanata. On a écouté l'autre, mais je ne suis pas convaincu qu'on l'ait entendu. Si tu ne retiens rien de ce que l'autre te dit, à quoi bon le dialogue ?

Comment se réconcilier ? Le dialogue est faussé. Peu importe ce qu'on dit, nos gestes sont plus forts que nos paroles. Mais en ce moment, nos gestes sont faibles. Notamment en ce qui concerne l'environnement. Nos gestes sont ceux d'un peuple soumis à une logique économique capitaliste, irréconciliable avec notre capacité de réflexion. Au moins, j'ai l'impression qu'à l'époque de Voltaire, le pouvoir des mots était encore dangereux. Mais c'est peut-être mon ignorance qui parle...

Ou ta candeur...

[Rires] C'est toujours mieux chez le voisin, ou à une autre époque ! J'ose espérer que si les paroles de Voltaire ont traversé les âges, c'est parce qu'elles avaient une réelle résonance. Lorsque Candide a été publié, il a été imprimé à un nombre quasi record d'exemplaires. Tous les livres se sont vendus. Ils se passaient de maison en maison, chez tous ceux qui savaient lire. Et tout le monde saisissait l'ironie grinçante, la critique puissante de ce texte. Est-ce qu'aujourd'hui, on le saisit encore de la même façon ? Est-ce qu'on est trop occupés pour s'y attarder ? Peut-être que c'est l'histoire du monde, que ç'a toujours été comme ça et qu'il faut se faire à l'idée. Get yours while you can ! C'est mon paradoxe à moi.

C'est le paradoxe de bien des gens. On n'a qu'une vie à vivre, mais que faire pour la suite du monde ?

Une vie à vivre pour la suite du monde... C'est compliqué ! Je vais te dire : une chance que je fais de l'art, parce que sinon, je serais mort. Sans doute qu'il faut continuer d'espérer.




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