Nous sommes d'ici: onze nuances de noir

Autoportrait, 2017, Manuel Mathieu, acrylique, bâton à l'huile,... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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Autoportrait, 2017, Manuel Mathieu, acrylique, bâton à l'huile, fusain, peinture en aérosol et craie, 75 po x 80 po. En cours d'acquisition par le Musée des beaux-arts de Montréal.

Photo Martin Tremblay, La Presse

Être noir. Être haïtien. Être artiste. Être au Québec. Être. Bien des défis pour le peintre Manuel Mathieu, qui fait partie des 11 artistes exposés au Musée des beaux-arts de Montréal dans le cadre de Nous sommes d'ici: l'art contemporain des Noirs canadiens. La Presse a visité en sa compagnie ce déploiement muséal aux multiples points de vue.

Raconter une réalité que bien des Canadiens «blancs» ne connaissent pas. Tel est l'un des objectifs de Nous sommes d'ici, une exposition créée au Musée royal de l'Ontario et adaptée à Montréal. Une expo qui met sous les projecteurs 11 artistes canadiens issus de diverses communautés noires du pays.

Les commissaires Silvia Forni, Julie Crooks et Dominique Fontaine ont retenu des oeuvres des artistes Sandra Brewster, Sylvia D. Hamilton, Chantal Gibson, Bushra Junaid, Charmaine Lurch, Esmaa Mohamoud, Michèle Pearson Clarke et Gordon Shadrach. Auxquels se sont joints, pour l'adaptation montréalaise, Eddy Firmin dit Ano, Manuel Mathieu et Shanna Strauss, ainsi que la commissaire Geneviève Goyer-Ouimette.

Autoportrait

Après avoir visité son atelier, les commissaires ont retenu la peinture Autoportrait de l'artiste montréalais d'origine haïtienne Manuel Mathieu, un hommage à sa grand-mère, Marie-Solanges Apollon, arrivée d'Haïti au Québec dans les années 80 avec plusieurs de ses six enfants et décédée en 2016. «Ma grand-mère était un pilier de la famille», dit-il.

La toile a été peinte à partir d'une photo de Mme Apollon en train de jardiner, devant sa maison de Blainville. Une oeuvre où Manuel Mathieu évoque, avec son approche abstraite si expressive, la luxuriance de la nature haïtienne, son attachement à son héritage caribéen, mais aussi l'intensité de la résilience chez bien des immigrants haïtiens.

L'installation Untitled (No Fields) de l'artiste torontoise Esmaa Mohamoud... (Photo Martin Tremblay, La Presse) - image 2.0

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L'installation Untitled (No Fields) de l'artiste torontoise Esmaa Mohamoud lui a été inspirée par le mouvement Take a Knee des joueurs noirs de la NFL, qui protestent contre les injustices et la brutalité policière aux États-Unis. Elle est constituée d'un équipement de football orné d'imprimés africains et de chaînes. La photo d'un modèle noir ayant revêtu la lourde pièce complète l'installation.

Photo Martin Tremblay, La Presse

Car cette grand-mère s'est déracinée et sacrifiée pour fournir à ses enfants l'éducation et la sécurité nécessaires à leur plein développement. Ce qui a donné de beaux fruits: une médecin, une infirmière, une ingénieure devenue psychologue, une avocate et lui, artiste contemporain arrivé au Québec il y a 10 ans, qui a étudié à HEC Montréal et est représenté aujourd'hui par quatre galeries, à Londres, Chicago, Bruxelles et Pékin. «Une bonne moyenne au bâton, oui», dit Manuel Mathieu.

Le peintre de 31 ans a représenté sa grand-mère de dos. Cela confère une certaine intériorité à l'oeuvre qui suggère l'inaltérable nostalgie qui hante chaque immigrant. «Comme en fait état souvent Dany Laferrière, fait remarquer l'artiste. Le fait d'être ici et ailleurs. Ce que je vis, moi aussi. Je n'ai jamais été aussi intensément présent dans deux mondes différents.»

Une impression d'autant plus aiguë ces jours-ci, alors que des manifestations violentes ont eu lieu en Haïti où vivent des membres de sa famille.

«Je suis né en 1986, donc je fais partie de la première génération après la dictature de Duvalier, la première vague d'adultes à essayer de comprendre quels sont les enjeux et les dangers qui nous guettent en Haïti. Ça nous met dans une autre dimension. Celle de poser des questions et de trouver des réponses.»

Randonnée à Black Creek, 2017, Sandra Brewster, transfert... (Photo Martin Tremblay, La Presse) - image 3.0

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Randonnée à Black Creek, 2017, Sandra Brewster, transfert au gel, fusain, acrylique sur bois

Photo Martin Tremblay, La Presse

Diversité de points de vue

Une oeuvre, un récit, une aventure. Tel est le bonheur de l'exposition Nous sommes d'ici. Découvrir des artistes variés, avec leurs préoccupations, leurs propres histoires, leur diversité d'approche et de défis. «Des regards qui enrichissent un univers commun», dit Manuel Mathieu.

Si Sandra Brewster évoque ce pluralisme de la communauté noire canadienne avec une technique mixte de 2017 intitulée Randonnée à Black Creek, Bushra Junaid a choisi de présenter une oeuvre qui montre de jeunes enfants antillais dans un champ de canne à sucre. Autre création intense, [Étrange, danger], d'Eddy Firmin dit Ano, est la sculpture d'un esclave en céramique placée sur un meuble: l'asservi considéré comme un bien meuble.

L'installation d'Esmaa Mohamoud, Untitled (No Fields), est aussi un moment fort de l'exposition. Avec une photographie et une sculpture évoquant l'esclavagisme et les revendications actuelles des Noirs, un travail inspiré par le mouvement Take a Knee des joueurs noirs de la NFL qui protestent contre les injustices et la brutalité policière aux États-Unis.

«Notre identité est en mutation, commente Manuel Mathieu. On est constamment en train de s'adapter. On n'est pas en quête de liberté, comme vous dites. On est libres et on essaie de vivre cette liberté.»

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Nous sommes d'ici: l'art contemporain des Noirs canadiens, au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu'au 16 septembre.




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