David Gheron Tretiakoff: printemps et pétrole

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Si vous consacrez une journée à la Biennale de Montréal (BNLMTL) durant les Fêtes, allez voir les créations du Français David Gheron Tretiakoff au Musée d'art contemporain. Sa vidéo A God Passing et ses dessins Immolation traitent de géopolitique, de Printemps arabe, de liberté et de dignité. Des oeuvres fortes et émouvantes.

Installé à Bruxelles depuis cinq ans, David Gheron Tretiakoff a fait des études en littérature, arts visuels et cinéma. Philippe Pirotte, le commissaire de BNLMTL 2016, apprécie depuis longtemps cet artiste qui s'intéresse au documentaire. 

Sa vidéo de vingt minutes, A God Passing, est une des oeuvres phares de l'événement d'art contemporain. Tretiakoff l'a tournée au Caire en 2006 - quatre ans et demi avant le Printemps arabe - le soir où les autorités égyptiennes ont transféré, sur un camion, l'immense statue du pharaon Ramsès II de la gare du Caire jusqu'au musée archéologique créé près des pyramides de Gizeh. 

La foule avait envahi les rues de la capitale égyptienne. David Tretiakoff a tourné des images parce qu'il voulait voir comment on pouvait déplacer sur 40 km une telle oeuvre monumentale : un colosse de granite rose de 83 tonnes et de 11 m de hauteur sculpté il y a plus de 3200 ans. 

Événement précurseur

Au départ, l'artiste français ne pensait pas en faire un documentaire, mais il a senti que quelque chose était en train de naître en Égypte. «J'ai été pris dans une espèce d'euphorie populaire, dit-il. C'était une des plus belles nuits de ma vie. J'ai dû rester dans les rues jusqu'à 9 h du matin. L'espace public en Égypte est totalement confisqué par le pouvoir, et là, il s'agissait d'une fête nationaliste. J'ai compris la portée du film en le montant.» 

On ressent en effet beaucoup de fierté sur les visages des Cairotes qu'il a filmés. Les spectateurs, la plupart des jeunes, prennent la statue de Ramsès en photo avec leurs cellulaires. 

Mais les gens s'expriment aussi dans la rue. Certains demandent la libération d'un militant de gauche emprisonné. Un autre brandit une pancarte sur laquelle il présente ses excuses au pharaon pour ce que l'Égypte est devenue! Les gens échangent des idées avec conviction, et ce, malgré la police présente partout. 

David Tretiakoff dit avoir filmé la foule librement. Il n'y a pas eu d'agressivité à son endroit. Au contraire, la présence de la caméra semblait délier les langues. «On sentait que l'Égypte allait changer, d'une manière ou d'une autre», dit-il.

Immolation

En parallèle à ce film présenté en Europe et aux États-Unis, notamment au MOCA, à Los Angeles, Tretiakoff expose quatre oeuvres sous le titre Immolation. Il s'agit de quatre dessins sur papier de soie brûlé délicatement avec des cigarettes incandescentes pour dessiner des formes humaines. 

Ces dessins évoquent l'économie et la culture planétaires du pétrole, mais aussi et surtout la mort de quatre martyrs arabes qui se sont immolés par le feu... et l'essence en 2010, 2011 et 2012. Ahmad Hachem As-Sayyed, d'Égypte, Ahmad al-Matarneh, de Jordanie, Hamza Al-Khatib, de Syrie, et bien sûr Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant tunisien de 26 ans qui s'est immolé par le feu en décembre 2010 et dont la mort a déclenché des émeutes en Tunisie et... le Printemps arabe dans d'autres pays. 

Pour Tretiakoff, ces quatre personnes sont des «héros modernes» du désespoir ambiant. 

«Ils n'ont pas commis que des suicides. C'est aussi un acte de générosité sociale. Ils portent la parole d'un groupe. On ne défend pas que sa cause personnelle quand on s'immole par le feu.»

Les quatre dessins verticaux sont exceptionnels dans leur puissance expressive. Leur création a exigé dextérité, patience et concentration. Après avoir fumé des centaines de cigarettes pour créer Immolation, David Tretiakoff est d'ailleurs tombé malade. 

L'ensemble montre l'évolution d'une immolation: l'essence, la mise à feu, la combustion et la mort. Et en parallèle, l'évocation des quatre éléments: l'eau, le feu, l'air et la terre. On se demande comment les quatre dessins tiennent debout avec tous ces petits trous qui ont fragilisé le papier. Les brûlures ont été faites de façon plus ou moins intense pour faire varier la couleur et rendre les formes réalistes d'un corps humain en train de s'effondrer. 

Comme avec son film A God Passing, Tretiakoff a su transmettre émotion et force dans Immolation. On a hâte de revoir le travail de cet artiste. 

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A God Passing et Immolation I, II, III et IV, de David Gheron Tretiakoff, au Musée d'art contemporain de Montréal, dans le cadre de la Biennale de Montréal, jusqu'au 15 janvier 2017 (musée fermé les 24 décembre et 1er janvier).




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