Adad Hannah: un radeau sans médusés

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Une résidence artistique au Sénégal a permis à Adad Hannah de revisiter le drame du Radeau de La Méduse, 200 ans après le naufrage de la frégate française au large de l'Afrique. Il en résulte un corpus vidéo et photographique exposé à la galerie de Pierre-François Ouellette jusqu'à Noël.

Adad Hannah est captivé par l'histoire de La Méduse, ce bateau militaire qui s'échoua sur un banc de sable à 60 km des côtes sénégalaises, le 2 juillet 1816, à cause d'un capitaine incompétent, Hugues Duroy de Chaumareys, qui n'avait pas navigué depuis 20 ans et ne devait sa place à la barre du navire qu'à ses accointances avec le roi Louis XVIII.

L'artiste canadien s'est déjà penché sur cette histoire en 2009. Il avait «recréé» la toile de Théodore Géricault, Le Radeau de La Méduse, peinte en 1819, en réalisant un tableau vivant, soit une vidéo dans laquelle les personnages prenaient plus ou moins la pose de ceux qui avaient servi de modèles au peintre français. 

Pour sa version sénégalaise du Radeau de La Méduse, Hannah s'est inspiré de l'ouvrage qu'ont écrit deux survivants de La Méduse: le chirurgien Jean Baptiste Henri Savigny et l'ingénieur Alexandre Corréard. 

Ayant toujours à l'esprit le côté communautaire des choses (on l'a vu avec ses réalisations précédentes comme The Russians ou Les Bourgeois de Vancouver, créé avec Denys Arcand), Adad Hannah a choisi de reconstituer l'épopée du Radeau de La Méduse en faisant appel à la population de Saint-Louis: des artistes, des acteurs et de simples citoyens qui se sont prêtés au jeu du tableau vivant.

Créations de la scène

Pendant cinq semaines, il a orchestré la construction d'un radeau selon les plans de Corréard, recyclant du bois de vieilles pirogues. Le décor a été réalisé en utilisant des tissus de coton pour figurer la mer et le ciel. Puis, il a photographié et filmé quatre scènes correspondant à quatre étapes du destin du radeau qui a dérivé pendant 17 jours en juillet 1816. De la centaine de personnes qui se trouvaient au départ à bord du radeau de La Méduse, seulement 15 atteignirent la côte sénégalaise et 10 survécurent. 

«Une cinquantaine de personnes ont participé, à Saint-Louis, à la réalisation de ce projet qui est mon plus important projet communautaire. J'ai constaté sur place que la plupart des participants ne connaissaient pas vraiment l'histoire du Radeau, même s'il y a, à Saint-Louis, des descendants de ceux qui s'en sont sortis.»

Le Radeau de La Méduse (Saint-Louis) 2, 2016,... (Photo Adad Hannah, fournie par la galerie PFOAC) - image 2.0

Agrandir

Le Radeau de La Méduse (Saint-Louis) 2, 2016, Adad Hannah, épreuve photographique couleur, 88,9 cm x 133,3 cm.

Photo Adad Hannah, fournie par la galerie PFOAC

Quatre vidéos

Présentées en boucle dans la salle de projection de la galerie, les quatre vidéos d'Hannah sont censées illustrer l'atmosphère à bord du radeau. Les passagers sont debout, guettant d'éventuels secours, ou couchés sur les planches de bois, dormant ou s'aidant les uns les autres. Les visages trahissent l'attente ou la fatigue, mais ne sont pas ravagés «aux frontières de l'existence humaine», comme on les avait décrits à l'époque. Au contraire, les «survivants» sénégalais ont l'air plutôt en santé et pas le moindrement médusés. 

Les images sont belles. Les «acteurs et actrices» sont beaux et la plupart jeunes. Mais on sent chez eux plus de résignation que le poids d'un drame qui avait déchaîné les esprits sur le Radeau de La Méduse

Adad Hannah a choisi de donner à cette reconstitution une dignité dont les véritables passagers n'étaient pas tous pourvus. Il n'y a pas la moindre allusion, dans son oeuvre, aux délires éthyliques, aux bagarres provoquées par la peur, la faim ou l'angoisse, ni aux actes de cannibalisme de survie. 

Son oeuvre évoque inévitablement le drame que vivent des milliers de réfugiés du Moyen-Orient et de l'Afrique en tentant de se rendre en Europe, mais elle ne montre pas la souffrance, voire l'horreur, de telles situations désespérées. L'artiste estime que son travail se réfère plutôt aux circonstances qui ont entouré ce besoin des Français d'aller occuper des territoires africains en 1816 avec quatre bateaux et 392 colons. 

«À l'origine du naufrage, il y a eu surtout un manque de leadership, un gouvernement défaillant, de la bureaucratie et de la corruption», dit Adad Hannah.

Ses tableaux vivants ont été présentés au Sénégal au printemps dernier, notamment durant la Biennale de Dakar, et au Nigéria, en octobre, dans le cadre du festival Lagos Photo. Après cette exposition, Adad Hannah va s'atteler à une autre création artistique avec le musée Rodin de Paris. Ses Bourgeois de Vancouver sont toujours en vedette au TIFF, à Toronto, jusqu'au 30 novembre.

_____________________________________________________________________________

Le Radeau de la Méduse (Saint-Louis), d'Adad Hannah, à la galerie PFOAC (963, rue Rachel Est, Montréal), jusqu'au 24 décembre.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer