Les mille et une têtes d'Ève Salvail

«Faire une seule affaire, je serais morte d'ennui.... (PHOTO: ROBERT SKINNER, LA PRESSE)

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«Faire une seule affaire, je serais morte d'ennui. Moi, il faut que ça bouge et qu'il y ait des défis. Je mets mes oeufs dans plusieurs paniers.»

PHOTO: ROBERT SKINNER, LA PRESSE

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Elle a déjà été LA mannequin de l'heure, celle que tous les grands designers s'arrachaient. Avec son crâne rasé où rampe un élégant dragon à l'encre de Chine, elle a défilé sur les podiums des grandes capitales pour Jean Paul Gaultier, Chanel, Gucci et Versace. Elle a connu Kate Moss à ses débuts, s'est liée d'amitié avec Tyra Banks et compagnie.

Mais un jour, Ève Salvail en a eu marre de la mode et de sa vie à 200 milles à l'heure. Elle aurait pu partir élever des chèvres sur une ferme. Elle a préféré enregistrer un CD de chansons de son cru. Puis, elle a été temporairement happée par le cinéma. On l'a vue aux côtés de Ben Stiller dans Zoolander, de Mickey Rourke dans Sin City, et elle a joué de petits rôles dans des films de Robert Altman, Woody Allen et Luc Besson. Elle a été animatrice de télé à MTV Italia, DJ à New York et à Paris et stock broker sur Wall Street. On peut d'ailleurs voir les temps forts de sa vie dans une vidéo qu'elle a mise au point et affichée sur Vimeo.

Ève Salvail a aujourd'hui 43 ans, et voilà qu'elle revient à Montréal avec une nouvelle corde - une de plus - à son arc: le dessin. Mercredi dernier à la galerie Espace 40, en plein coeur du Mile End, elle inaugurait sa toute première exposition, Dans mes têtes, une collection de dessins provenant d'une dizaine de cahiers qu'elle accumule depuis l'âge de 16 ans. Des dessins qu'elle a agrandis au numériseur et qui ressemblent à des selfies à l'encre, puisqu'au coeur de tous ses dessins, il n'y qu'une seule et même personne: Ève Salvail.

«Forcément, se défend-elle, parce que je ne dessinais que pour moi, pour me défouler et pour exprimer ce que je ne pouvais exprimer ailleurs et tout particulièrement sur les podiums, où la dernière chose que l'on veut de toi, c'est que tu exprimes une émotion. Jamais je n'aurais imaginé qu'un jour, je les exposerais.»

J'ai rencontré Ève Salvail à la galerie, le jour de son accrochage. La dernière fois que je l'avais vue en vrai, c'était dans un appartement de la rue Drummond, l'année précédant le 11-Septembre.

Elle disait à l'époque vouloir revenir vivre pour de bon à Montréal, mais en fin de compte, la fille de Matane est repartie vivre à Manhattan tout de suite après le 11-Septembre, dans un appartement à l'ombre des tours. C'était un choix pour le moins étrange dans les circonstances, mais Ève Salvail va où le vent la pousse ou la repousse. Au choix.

Les 14 années qui séparent nos deux rencontres n'ont laissé aucune trace sur son beau visage, qui semble sculpté dans le marbre, aussi lisse qu'au premier jour. Elle porte une robe fuseau noire, de grosses bottes de débardeur. Un mohawk platine hérisse désormais son célèbre crâne et pas une once de graisse ne vient alourdir son corps long et mince.

À 43 ans comme à 20, Ève Salvail reste la muse parfaite des photographes. Elle sait prendre la lumière, trouver le bon angle et poser pour l'objectif avec autant de naturel qu'un poisson nage dans l'eau. Sa parole n'a malheureusement pas cette aisance. Elle ne parle pas d'abondance, se livre parcimonieusement et ne trouve pas toujours les mots pour exprimer le fond de sa pensée, à supposer, bien entendu, qu'elle veuille exprimer ce qu'elle pense vraiment, ce qui n'est pas assuré. Avec les journalistes, du moins.

«Y a rien qui m'arrête»

En remontant avec elle le fil des événements qui ont jalonné sa vie et qui l'ont poussée à noircir des cahiers de dessin, j'ai le sentiment qu'elle s'est toujours un peu cherchée sans jamais vraiment se trouver. Elle ne partage pas ma perception et affirme qu'elle ne s'est jamais cherchée, si ce n'est lorsqu'elle a brièvement travaillé dans le monde de la finance pour aider ses amies mannequins à placer leurs millions.

Hormis cet interlude, elle affirme qu'elle ne se cherchait pas: elle explorait, découvrait, s'épivardait dans toutes sortes de médiums. «Faire une seule affaire, je serais morte d'ennui. Moi, il faut que ça bouge et qu'il y ait des défis. Je mets mes oeufs dans plusieurs paniers. Quand j'embarque dans quelque chose de nouveau, j'ai de la confiance en moi jusqu'à New York. Y a rien qui m'arrête.»

Pas arrêtable, c'est vrai. Ce qui ne veut pas dire qu'Ève Salvail n'a pas encaissé quelques coups durs. Dans l'un de ses dessins, on la voit couchée dans un cercueil de verre qui menace d'être percé par une seringue. L'image respire la maladie et la mort. Salvail le confirme.

«Ça, dit-elle, c'était en 2002, quand j'ai failli mourir de la tuberculose. Je pensais que cette maladie n'existait plus, mais j'habitais près des tours effondrées dans un environnement plein de poussière d'amiante qui m'a rendue malade. Je suis restée sur le carreau pendant trois mois.» La maladie ne l'a pas empêchée de renaître ni de continuer à mener sa vie à un train d'enfer, surtout à titre de DJ, un métier qu'elle a beaucoup aimé et pratiqué, mais dont elle a envie de prendre ses distances, un peu parce que faire danser les bougalous de 20 ans et des poussières jusqu'à 8h du matin finit par être épuisant.

Ces jours-ci, ce qui occupe les pensées de DJ Evalicious, c'est moins la musique qu'une poignée de projets télé qu'elle développe avec des producteurs d'ici et d'ailleurs. Mais ce qui la préoccupe par-dessus tout, c'est cette première expo très autobiographique qu'elle présente à la demande du photographe Pierre Choinière, qui est aussi copropriétaire de la galerie.

«Ça fait deux jours que je ne dors pas et deux mois que je suis énervée au max. Je ne me suis jamais sentie aussi exposée qu'avec ces dessins. D'habitude, je me fous de ce que les autres pensent de moi, mais cette fois-ci, je ne m'en fous vraiment pas. C'est très bizarre comme sensation.»

Retour au Québec

Ève Salvail prévoit revenir pour de bon au Québec ce printemps. Elle y possède déjà, dans les Laurentides, un petit domaine qui a appartenu autrefois à une congrégation religieuse. Mais c'est à Montréal qu'elle s'établira avec celle qu'elle a épousée en août 2013 et avec qui elle entend avoir bientôt un enfant.

«Pour une fille comme moi, qui a grandi dans un petit village comme Matane, il était hors de question d'élever un enfant à Manhattan. Et comme les enfants, ça m'intéresse...»

On imagine déjà la photo. Celle d'une Ève Salvail souriante et toujours aussi photogénique, tenant un bébé dans ses bras, tandis que le joli dragon sur son crâne soupire d'aise.

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