Valérie Blass: le mélange des genres

Valérie Blass a mis du temps avant de... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Valérie Blass a mis du temps avant de découvrir que la sculpture était sa véritable voie.

Photo: Alain Roberge, La Presse

Oiseau rare du milieu de la sculpture, dominé par des hommes, Valérie Blass s'impose de plus en plus comme l'étoile montante de l'art contemporain à Montréal. À quelques jours du début de son expo à la Parisian Laundry, la lauréate du prix Louis-Comtois 2010 de la Ville de Montréal prépare déjà son premier solo au Musée d'art contemporain en février 2012.

Debout à la porte de son immense atelier inondé de lumière dans un vieil édifice délabré de la rue Casgrain, Valérie Blass m'attend en rigolant. Le rire chez elle n'est pas qu'un tic nerveux. C'est une manière d'appréhender la vie et de combattre ses coups durs par le pare-feu d'un immense éclat de rire. Elle l'avoue d'emblée: «Je ris tout le temps même si je ne suis pas particulièrement drôle.»

À ce chapitre, Valérie Blass n'a pas entièrement raison. Il suffit de regarder le bric-à-brac hétéroclite et insensé d'objets qu'elle accumule dans son atelier et qui donnera éventuellement des sculptures furieusement drôles et détonantes, pour comprendre que cette artiste de 43 ans, petite cousine du célèbre criminel Richard Blass, ne manque pas d'humour. Ni de caractère.

Petite, une masse de cheveux châtains bouclés sur la tête, habillée avec la première chose qui lui est tombée sous la main en se levant, Valérie Blass est un électron libre, un brin délinquante, tellement à contre-courant dans sa vie comme dans son art qu'elle a fini par dépasser tout le monde.

Sur les bancs de l'UQAM, à l'époque où l'art conceptuel et son frère, l'art relationnel, étaient la religion de l'heure, elle sculpta sa toute première pièce: un nuage. En ciment.

D'entrée de jeu et sans même sans s'en rendre compte, Valérie Blass venait de jeter les bases d'une démarche de déconstruction du quotidien, de ses objets, de ses styles et de ses formes. Avec Valérie Blass, on pense qu'on regarde quelque chose et puis, tout d'un coup, on se rend compte que non, ce n'est pas ça. C'est autre chose, mais quoi? Elle travaille sur le corps, mais un corps morcelé, disloqué, déconstruit. Un corps dont elle remet en question les apparences et les apparats.

«J'adore mélanger les genres, mettre les gens sur de fausses pistes, jouer avec le sentiment de perte ou le surplus de sens pour plonger les gens dans une sorte d'inconfort.»

L'inconfort, Valérie Blass connaît ça.

À peine assise sur le vieux canapé Louis XV recouvert d'une épaisse couche de poussière de plâtre qui ne fait qu'accentuer sa blancheur, elle déballe à toute vitesse sa vie qui ne fut ni très rose ni très confortable. Naissance à Montréal en 1967 au sein d'une famille dure et pauvre. Le grand-père tenait une maison de jeu et passait sa vie à jouer aux cartes. Sa femme archi-pieuse passait son temps à prier pour son âme à l'église.

Parachutée à Chambly avec son frère, Valérie Blass a été élevée par une mère seule sociale-démocrate qui travaillait avec l'équipe de Passe-Partout et qui avait affreusement honte de porter le même nom de famille que son criminel de cousin. Autant dire que Norma Blass n'a pas apprécié que sa fille garde le nom de Blass, ni qu'elle le donne aux deux enfants qu'elle a eus entre 17 et 20 ans. Mais déjà à 17 ans, Valérie Blass n'en faisait qu'à sa tête. Bye-bye, la petite fille bricoleuse qui dessinait et découpait à longueur de jour pendant son enfance. Bonjour la punkette, amie de la bande d'Urbain Desbois et adepte du retour à la terre et du BS.

Un déclic: la sculpture

Pendant quelques années, au début de la vingtaine, Valérie Blass s'est laissée vivre et ballotter par les événements sans trop savoir où elle s'en allait. Et puis, à l'approche de la trentaine, elle a décidé de devenir sérieuse, ou du moins d'envisager ses aptitudes pour les arts visuels avec sérieux. En 1995, elle s'inscrit en arts plastiques à l'UQAM, participe à la peinture en direct aux Foufounes électriques et s'amuse beaucoup à peindre, mais sans y trouver une entière satisfaction.

Et puis, pendant sa deuxième année d'université, un déclic se produit dans la classe de sculpture. Subitement, Valérie Blass découvre le bonheur tangible de pétrir la matière, de la mouler, de la tordre, de la sculpter avec ses mains et de faire surgir là, devant elle, une association folle, flyée, pas rap: un nuage en ciment. Deux contraires, deux contrastes. Une énorme collusion entre deux entités ennemies.

«En peinture, je me sentais limitée et à l'étroit, raconte-t-elle. Une peinture, c'est une image. Sauf peut-être pour Riopelle qui sculptait quasiment ses tableaux. Il reste que la peinture, ça me parlait moins que le côté direct, concret, physique de la sculpture. Dès mon premier moulage, j'ai su que j'avais trouvé ma voie.»

La voie était peut-être trouvée, mais avec deux enfants en bas âge et pas de père à l'horizon, Valérie Blass pouvait difficilement être une artiste à temps plein. Pour gagner sa vie et nourrir ses enfants, elle s'est vite trouvé un sideline pratique et payant: le cinéma.

Pendant plusieurs années, Valérie Blass a été chef peintre et sculpteur aux décors sur les plateaux américains. Toutes les figures sculptées de Battlefield Earth portent sa signature, et tous les fonds de décors de Mesrine et de Martyrs ont subi ses coups de pinceau.

«Parce que j'élevais mes enfants seule, j'ai mis du temps à terminer ma maîtrise et du temps à être reconnue. Je produisais aux deux ans. Des gars comme Michel Debroin ou Pascal Grandmaison, qui sont sortis de l'UQAM environ en même temps que moi, ont fait leur chemin deux fois plus vite, mais maintenant que mes enfants sont grands, je compte bien rattraper le temps perdu.»

De sa démarche actuelle, Valérie Blass dit qu'elle est tout sauf conceptuelle. «Dans l'art conceptuel, il y a une idée de minimalisme, mais surtout de pureté qui renvoie à quelque chose de religieux ou de mystique. Moi, mon travail est impur, vulgaire, brut, instinctif, parfois beau, parfois laid, souvent de très mauvais goût, comme la vie quoi! Ce qui m'importe d'une pièce, c'est qu'elle ait du caractère et qu'elle déménage.»

Dans la salle de bains un peu crade de son atelier, une figure horrifique surprend le visiteur. Il s'agit d'un mannequin de l'Halloween de chez Rona qu'elle a apprêté à la sauce Blass pour le rendre encore plus terrifiant. Il est devenu la mascotte de l'atelier, mais l'effroi qu'il provoque de prime abord est en parfaite continuité avec le style de Blass. «Des fois, quand je termine une pièce sur laquelle je bûche depuis longtemps, je prends un certain recul pour la regarder de manière objective. La plupart du temps, ce que je vois m'étonne, mais surtout me fait peur. Je me dis: mon dieu, c'est moi qui ai fait ça!!! Je n'ai aucune idée d'où ça vient et c'est peut-être mieux ainsi. Un artiste n'a pas à planifier ni à contrôler ce qui jaillit de son inconscient.»

L'année 2010 a été bonne pour Valérie Blass. En plus de remporter le prix Louis-Comtois, qui rend hommage au talent d'artistes en mi-carrière, le Musée des beaux-arts de Montréal a fait l'acquisition d'une de ses oeuvres les plus connues: celle d'une montagne de cheveux montée sur deux jambes de mannequin et coiffée du titre un brin ironique She was a big success. Au même moment, le Musée d'art contemporain acquérait sa sculpture La femme panier. Avec une expo à la Parisian Laundry qui débute jeudi prochain et tout plein de projets dans son atelier, dont un solo pour le Musée d'art contemporain, Valérie Blass commence 2011 en flottant sur un nuage. Et cette fois, aucun doute là-dessus, le nuage n'est pas en ciment.

Valérie Blass expose ses oeuvres à la Parisian Laundry (3550, rue Saint-Antoine Ouest) du 13 janvier au 19 février.




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