Les filles de leurs pères

Fanny-Laure Malo, fille de René Malo (qui était... (PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE)

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Fanny-Laure Malo, fille de René Malo (qui était à l'extérieur du Québec au moment de la séance photo), Félize Frappier et son père Roger Frappier, Alain Simard et sa fille Catherine Simard.

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Filles à papa! C'est la boutade que je leur ai lancée. Félize Frappier, Fanny-Laure Malo et Catherine Simard ont souri et même un peu rigolé avant de rétablir les faits et de me faire comprendre qu'elles sont avant tout les dignes filles de leurs pères plutôt que des filles à papa.

La nuance est importante et elle décrit bien les trois jeunes femmes dans la trentaine que j'ai rencontrées. Chacune à leur manière, elles sont allées voir ailleurs si elles y étaient, avant de s'engager dans la voie tracée par leur père. Une fois engagées, par contre, elles ont travaillé fort pour prouver leur légitimité et répondre aux attentes souvent énormes que les autres faisaient peser sur leurs épaules.

Je n'ai pas choisi trois filles d'artistes ou de créateurs, mais trois filles de gestionnaires, probablement parce que le renouvellement des artistes va de soi. Celui des gens qui les gèrent et dont la compétence est cruciale, un peu moins.

D'où l'importance du choix de Félize, Fanny et Catherine qui se préparent chacune à assurer la pérennité de l'entreprise fondée par leur père, que ce soit en production de disques, de films ou de spectacles. Même si les trois ont eu des pères souvent absents à cause de leur travail, elles ont toutes en tête de beaux souvenirs d'enfance avec papa, qui sur un plateau d'Un zoo la nuit, qui au Forum de Montréal pour le spectacle de Beau Dommage, qui sur une plage en Floride en attendant que le producteur finisse de lire un scénario et redevienne un compagnon de jeu.

Comme leurs illustres pères, elles ont parfois voulu être des artistes avant de se rendre compte que c'était aussi, sinon plus intéressant de travailler en coulisses avec des artistes. Elles n'ont jamais regretté leur choix.

Fanny-Laure Malo, 28 ans

Fille de René Malo, producteur et distributeur

A fondé sa propre entreprise : La boîte à Fanny

Productions : Sarah préfère la course de Chloé Robichaud et une douzaine de courts métrages.

Fanny-Laure était une petite fille peureuse, mais brave. Elle se souvient de son effroi le jour où son père l'a emmenée sur le plateau d'un film d'horreur. Figurante dans une foire, elle devait entrer dans une maison hantée qui la terrorisait. Prenant son courage à deux mains, elle s'est engouffrée dans la maison maudite avant de découvrir avec soulagement que, derrière sa façade, il n'y avait pas de monstres, mais des roulottes, des techniciens, un monde insoupçonné et besogneux.

C'est peut-être à ce moment précis que Fanny est tombée amoureuse du cinéma. Ou peut-être encore l'année où son père est parti en Thaïlande pour le tournage de Scanners 3 de David Cronenberg. Tous les jours, il filmait sa vie là-bas, puis envoyait ses vidéos maison à Montréal par FedEx. Une attention qui émeut encore Fanny aujourd'hui.

Après des études à Stanislas, Fanny est partie à New York étudier le jeu dramatique au Neighborhood Playhouse School of Theatre. Elle est revenue au bout d'un an avec la certitude qu'elle ne serait pas actrice, parce que, selon elle, les acteurs dépendent trop des désirs et des demandes des autres. « J'ai senti que je n'avais pas le tempérament ni la patience pour une telle dépendance. »

Inscrite à Concordia en cinéma, elle a découvert à 20 ans que ce qu'elle aimait vraiment faire dans la vie, c'était organiser le monde. « Mes camardes de classe avaient plein d'idées de films, mais aucune idée de la façon de mettre tout ça en oeuvre. Moi, ça me venait naturellement. J'avais peut-être un retard sur le plan créatif, mais j'avais une longueur d'avance sur la machine et la mécanique du cinéma grâce aux leçons de mon père. »

Un peu comme Félize, Fanny-Laure a fait ses classes dans l'entreprise de son père. Bien que Malofilm ait été vendu en 1996, le producteur a gardé quelques filiales actives, dont celle des ventes internationales, que Fanny s'est mise à administrer. Encore aujourd'hui, elle gagne sa vie en travaillant à la fondation de son père, tout en gérant sa propre entreprise : La boîte à Fanny.

C'est ainsi que Fanny en est venue à produire son premier long métrage, Sarah préfère la course, dans les bureaux de son père envahis par des hordes de trentenaires enthousiastes. Contre toute attente, le film a été invité à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, ce qui lui a donné une visibilité incroyable avant de prendre l'affiche à Montréal et de faire des recettes de 160 000 $, des recettes honorables pour un premier film.

Dans 10 ans, et contrairement à Félize, Fanny ne se voit pas nécessairement avec des enfants. Mes enfants, dit-elle, ce seront mes films. On lui en souhaite toute une tribu.

Félize Frappier, 34 ans

Fille de Roger Frappier, producteur de cinéma

Productrice chez Max Films

Productions: Marécages de Guy Édoin.

À venir: Ville-Marie de Guy Édoin et Corbo de Mathieu Denis.

Félize Frappier a passé son enfance entre l'atelier de peinture de sa mère et les plateaux de tournage des films produits par son père avant de comprendre que le XXIe siècle ne serait pas le siècle lent de la peinture, mais celui ultrarapide de l'image et elle a décidé de s'y engager.

Petite, Félize a fait de la figuration dans Jésus de Montréal et dans Un zoo la nuit. Or, pendant des années, son père lui a interdit de voir le film de Jean-Claude Lauzon, n'hésitant pas à cacher les cassettes et les DVD, de peur que sa fille ne soit traumatisée par la dureté du propos.

Tant et si bien que Félize avait 18 ans et étudiait le cinéma à Concordia lorsqu'elle a enfin vu le film de Lauzon. Elle n'avait pas encore le virus de la production pour autant. Elle se cherchait et pensait peut-être devenir photographe.

Voyant son intérêt pour la photo, son père lui a conseillé de comprendre la lumière et lui a offert illico un stage d'électro sur un de ses films. C'est ainsi que Félize a commencé à faire ses classes. Puis, quand elle a décidé de bifurquer et d'obtenir un diplôme d'études spécialisées en gestion culturelle à HEC, son père lui a conseillé de comprendre le marché international en lui confiant la gestion des ventes internationales chez Max Films.

«Grandir avec mon père, ça m'a amenée à comprendre le milieu sans même m'en rendre compte, à forger ma façon de penser et de concevoir le cinéma, et à voir que ce qui m'intéressait, en fin de compte, c'était d'accompagner des réalisateurs dans leur démarche et de les aider à réaliser leur vision», dit Félize qui, depuis, est devenue productrice à part entière chez Max Films.

Parmi ses plus beaux souvenirs d'enfance, Félize cite une permission spéciale que la gardienne lui avait accordée alors qu'elle avait 8 ans: Félize et son frère avaient pu rester debout jusqu'à minuit pour regarder les Oscars et peut-être apercevoir papa dans la salle. Un jour, qui sait si ce ne sera pas Félize qui sera assise dans la salle? Avec papa, peut-être, mais pour un de ses films à elle.

Catherine Simard, 30 ans

Fille d'Alain Simard, président-directeur général de l'équipe Spectra, fondateur des FrancoFolies, du Festival international de jazz de Montréal et de Montréal en lumière.

Vice-présidente de Spectra Musique pour l'équipe Spectra.

Productions : Le chant de Sainte Carmen de la Main et les tournées de Vincent Vallières, Michel Rivard, Patrice Michaud et la Symphonie rapaillée.

Catherine Simard, l'aînée des trois filles d'Alain Simard, était, à l'adolescence, une bolée en maths. C'était aussi une idéaliste convaincue d'être née pour vivre à l'étranger, changer le monde et, pourquoi pas, pour la Banque mondiale, où elle pensait bien un jour travailler.

Mais en terminant son bac en relations internationales à l'Université de Colombie-Britannique, Catherine a pris conscience de tout ce qu'elle avait tenu pour acquis et qui lui manquait cruellement : Montréal, sa vie culturelle foisonnante, la langue française, la culture québécoise, alouette !

Elle est revenue à Montréal sans trop savoir ce qu'elle allait faire quand elle serait grande, même si elle mesurait déjà 5 pieds 10.

La saison des festivals battait son plein. Mais au lieu de profiter de ses liens familiaux avec les fondateurs d'au moins deux festivals, Catherine a préféré commencer au bas de l'échelle, comme serveuse au bistro de la SAQ, en restant discrète sur l'identité de son père, y compris avec la directrice du marketing de l'équipe Spectra.

Elle a si bien fait que la directrice l'a côtoyée tout l'été sans savoir qui elle était. Le jour où le secret a été éventé, la directrice de marketing a non seulement failli tomber de sa chaise, mais elle a fait de Catherine son adjointe.

Lentement mais sûrement, Catherine a fait son chemin au sein du volet festival de l'entreprise paternelle, passant du marketing aux relations avec la presse internationale et aux commandites.

Catherine espérait que son prochain mandat serait à la programmation, mais un poste s'est ouvert en marge des festivals, à l'agence Spectra, l'agence où tout a commencé.

Catherine n'était pas convaincue que le poste était fait pour elle. Son père, lui, l'était et il l'a encouragée à faire le saut. De fil en aiguille, Catherine est passée du statut de directrice d'une division à celui de directrice générale puis de vice-présidente. Aujourd'hui, elle supervise 16 employés et les tournées d'une quinzaine d'artistes québécois.

« C'est beaucoup, beaucoup de travail et de responsabilités pour une fille de 30 ans, dit-elle. Heureusement, mes études en économie m'ont aidée à bien gérer des budgets, ce qui est le nerf de la guerre. »

De son père, Catherine dit tenir plusieurs choses : son déficit d'attention, mais aussi sa capacité à faire en sorte que les choses se concrétisent, sa détermination et sa capacité à bien s'entourer. « Mais je suis plus pragmatique que mon père, qui est plus rêveur que moi, plus peace and love aussi. »

Pour certaines filles, travailler avec leur père n'est pas toujours une sinécure et peut facilement devenir source de tensions et de conflits. Mais pour Catherine, ç'a été le contraire. Elle avait 10 ans au moment de la séparation de ses parents, et elle a été élevée par sa mère.

« Travailler avec mon père nous a rapprochés », confie-t-elle avec le même sourire sibyllin que son paternel.

Petite, elle a vu des dizaines de spectacles de Paul Piché et de Michel Rivard, juchée sur les épaules de son père. Elle se souvient du spectacle mémorable de Beau Dommage au Forum. Elle avait 10 ans et prenait conscience de l'incroyable magie d'un concert dans un temple rempli de fidèles.

Un jour, elle espère en faire autant avec ses propres enfants, tout en essayant modestement de changer le monde à sa façon.




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