Comme une odeur de misogynie

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Nathalie Petrowski
La Presse

L'intelligence des femmes, c'est dans les ovaires, a déjà dit Léo Ferré en fixant la caméra avant d'ajouter que les pires femmes de toutes, les plus grandes salopes, étaient les femmes cultivées. «Celles-là, je ne les laisse plus rentrer chez moi!» a-t-il tonné.

Ce morceau d'anthologie misogyne est ce qui m'a le plus édifiée en voyant le documentaire La domination masculine du Belge Patric Jean, présenté aujourd'hui au Musée de la civilisation à Québec et peut-être en supplémentaire aux Rendez-vous du documentaire de Montréal. En principe, j'aurais dû être davantage choquée par les propos misogynes d'une poignée de vieux masculinistes québécois piégés par le réalisateur qui s'est fait passer pour un des leurs afin d'obtenir leurs «touchants» témoignages sur les grandes castratrices que sont les Québécoises. Mais on dirait que je connais tellement leur discours que je ne l'entends plus.

J'ai probablement tort. Car ces messieurs, qui sont les seuls à ne pas être identifiés au générique de fin du film, n'ont pas disparu de la carte comme leur ami et amateur de chimpanzés Léo Ferré. Ils continuent de sévir chez nous et à distiller des propos toujours aussi nauséabonds sur «ces féministes pourries» qui leur empoisonnent la vie et qu'ils tiennent responsables de tous les maux de la Terre, y compris sans doute de leurs problèmes érectiles.

Reste que la tentation de ne voir en eux qu'une bande de pauvres types probablement plaqués par leurs femmes est grande. Sans compter qu'ils ne sont pas nombreux et que ce sont des marginaux dont l'influence sur le consensus social est nul. Tant qu'ils broient du noir dans l'usine de leur ressentiment privé, ils ne sont pas dangereux, non?

À une autre époque, peut-être. Mais on observe en ce moment un peu partout dans le monde la résurgence d'une hostilité à peine larvée contre les femmes, qui donne froid dans le dos et va tout à fait dans le sens des masculinistes québécois. La montée des intégrismes religieux qui encouragent les femmes à se voiler ou à disparaître sous la burqa et à s'effacer de la sphère publique, en est l'exemple le plus visible, mais certainement pas le seul.

Ainsi, qu'un intellectuel aussi brillant que Tariq Ramadan, professeur à Oxford de surcroît, préfère demander un moratoire sur la lapidation des femmes, plutôt que de s'opposer violemment à sa pratique, a de quoi inquiéter.

Et ce qui inquiète encore davantage, c'est que le mouvement de ressentiment contre les femmes n'est pas que religieux. Lentement mais sûrement, il contamine la culture populaire, aussi bien sur les ondes de la radio poubelle, dans les vidéoclips des rappeurs qui jouent aux grosses brutes épaisses que sur des sites à la gloire de Marc Lépine, qui donnent même un numéro de téléphone pour devenir membre d'une milice pour combattre la terreur que font régner les «féminazies».

Et quand ce n'est pas de la culture trash qu'émane cette forte odeur de misogynie, c'est du septième art et d'un grand cinéaste palmé à Cannes qui a profité d'une dépression pour accoucher d'un film violent et misogyne. Je parle bien entendu de Lars von Trier et de son Antichrist qui a pris l'affiche hier au Québec.

Le Danois dépressif, dont la mère était une féministe invétérée, se défend bien d'être un misogyne. Fasciné par la chasse aux sorcières, il prétend que pour ce film, il a simplement laissé libre cours à ses fantasmes et à son inconscient. Mais conscient ou pas, le résultat c'est que la femme (magnifique Charlotte Gainsbourg) de ce sanglant cauchemar est une folle dangereuse qui a sciemment tenté d'empêcher son jeune fils de marcher et qui finit par mutiler et castrer son mari. Que le cinéaste l'admette ou non, ce film-là ressemble beaucoup au cri d'un misogyne qui règle ses comptes avec sa mère.

On a longtemps cru que les misogynes étaient une espèce en voie d'extinction. Espérons que ce qui se passe en ce moment un peu partout dans le monde n'est qu'un dernier râlement avant leur disparition.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrows@lapresse.ca

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