L'interdiction des symboles religieux serait une erreur, selon Charles Taylor

En vertu de la proposition gouvernementale, le hijab,... (Photo Michael Buholzer, Reuters)

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En vertu de la proposition gouvernementale, le hijab, la burqa, la kippa juive, le turban sikh et la croix chrétienne - si elle est «ostensible», donc visible - seront interdits dans les ministères, sociétés d'État, corps policiers et tribunaux, de même que dans les garderies publiques, écoles et hôpitaux.

Photo Michael Buholzer, Reuters

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Martin Ouellet
La Presse Canadienne
Québec

L'interdiction du port de symboles religieux dans les institutions publiques par le gouvernement du Parti québécois serait une «erreur capitale» qui rappelle les errements de la Russie de Vladimir Poutine, estime le philosophe Charles Taylor.

En entrevue mardi à La Presse Canadienne, le coprésident de la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables n'a pas mâché ses mots pour décrier les mesures évoquées mardi par le Journal de Québec. Il a dit craindre l'exclusion de communautés entières du marché de l'emploi dans le secteur public à cause de leurs convictions religieuses.

«De grâce, épargnez-nous cela!», a lancé M. Taylor au bout du fil, convaincu que de telles mesures pour assurer la «neutralité de l'État» porteraient un «coup très dur» à la réputation du Québec dans le monde.

De fait, pour trouver un exemple similaire «d'exclusion» systémique, il faut regarder du côté de la Russie, a déclaré l'intellectuel de renom.

«Vous avez un peu ce genre d'exclusion en Russie, (même) si c'est beaucoup plus grave, parce que c'est une question de code criminel. Par exemple, en Russie, on a non seulement interdit l'homosexualité, ce qui est assez grave, on interdit même aux gens de préconiser ça.

«Si on regarde la législation qui est proposée ici, ça ne va pas aussi loin, c'est sûr, parce que ça ne touche pas le code criminel. Mais ça dit: si vous avez certaines convictions, (...) vous êtes un citoyen de seconde zone, parce que ceux qui ont de telles convictions ne peuvent pas postuler d'emplois dans le secteur public. C'est quelque chose d'assez grave. Je ne crois pas que les gens réalisent à quel point.»

S'il est raisonnable d'exiger d'une enseignante qu'elle ait le visage découvert en classe, il est en revanche très grave d'interdire à une femme qui porte le hijab de chercher un emploi dans la fonction publique, a fait valoir M. Taylor. Le gouvernement du PQ, s'il maintient le cap dans cette direction, isolera le Québec du monde occidental, selon lui.

«Je vous défie de trouver un autre pays dans l'hémisphère où on a ce genre d'exclusion. Il y a des pays beaucoup plus diversifiés que le nôtre, comme le Brésil, qui vont trouver ça ahurissant. Ils vont dire: «qu'est-ce qu'ils ont dans la tête ces Québécois?», a-t-il lâché.

D'après les informations obtenues «de sources sûres» par le Journal de Québec, la «charte des valeurs québécoises» que présentera cet automne le ministre responsable des Institutions démocratiques, Bernard Drainville, ratissera beaucoup plus large que les recommandations de la Commission Bouchard-Taylor.

Le hijab, la burqa, la kippa juive, le turban sikh et la croix chrétienne - si elle est «ostensible», donc visible - seraient proscrits dans les ministères, sociétés d'État, corps policiers et tribunaux, de même que dans les garderies publiques, écoles publiques et les hôpitaux. Dans son rapport en 2008, la Commission Bouchard-Taylor recommandait le libre-choix pour les fonctionnaires, les enseignants et les professionnels de la santé.

Malaise dans les partis d'opposition

Les partis d'opposition marchent sur des oeufs dans ce dossier explosif mais ils ont tous exprimé leur malaise devant les mesures évoquées mardi.

Le chef libéral Philippe Couillard estime que l'État n'a pas à imposer autant d'interdits et de restrictions pour affirmer sa neutralité.

«La liberté religieuse existe chez-nous, l'État est neutre religieusement mais ça ne nécessite pas de poser ces gestes-là. À ce moment-là, pourquoi ne pas changer le nom de l'hôpital Hôtel-Dieu, de l'Enfant-Jésus, de St. Mary's, de l'hôpital général juif. Rapidement, le gouvernement va se retrouver enfoncé dans des contradictions importantes», a-t-il prédit.

Tenant de la «laïcité ouverte», le leader libéral doute que la démarche péquiste passe la rampe des chartes québécoise et canadienne des droits et libertés. À cet effet, il presse le ministre de la Justice, Bertrand St-Arnaud, de dissiper rapidement le flou sur les intentions de son collègue Drainville.

De son côté, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, reproche au gouvernement de Pauline Marois de vouloir entraîner les Québécois dans «un extrême où il ne faut pas aller».

«Il faut défendre les valeurs québécoises, il faut défendre l'égalité homme-femme. On ne sera pas aussi radical que le Parti québécois, mais on va aller beaucoup plus loin que le Parti libéral qui ne veut rien faire pour protéger sa clientèle allophone et anglophone de Montréal. Ce sera une position équilibrée pour bien défendre l'identité québécoise», a-t-il dit lors d'une entrevue accordée à une station de radio du Saguenay.

Caquistes et libéraux n'ont pas encore abattu leurs cartes en matière de laïcité. Leurs propositions sont encore sur la table à dessin.

Quant à Françoise David, de Québec solidaire, elle s'oppose à l'interdiction du port de symboles religieux par les employés de la fonction publique -  pour autant que le visage soit à découvert - de crainte surtout que des femmes se retrouvent exclues du marché du travail.

«Imaginez, dans une école, un couple d'enseignants. Ils sont tous les deux musulmans. Lui porte la barbe; elle porte un voile, à visage découvert, on s'entend. Elle ne pourra plus enseigner, mais lui oui. Il y a des gens qui vont porter des tatouages, dans certains cas, avec saveur religieuse très visible. On leur dit quoi? Vous ne pouvez plus travailler nulle part dans la fonction publique, dans le secteur public?», a-t-elle illustré.

Le ministre Drainville a pour sa part refusé d'accorder des entrevues mardi.

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