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Un prédateur sexuel vivait en liberté à Montréal

Les jumeaux George (à gauche) et Stefan Spitzer... (PHOTO MARK J. TERRILL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS)

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Les jumeaux George (à gauche) et Stefan Spitzer lors de leur comparution en 1996 au tribunal de Culver City, en Californie. Les deux frères ont été condamnés pour une série d'agressions sexuelles. Malgré ces lourds antécédents, le SPVM n'a pas pu imposer de conditions à George Spitzer au Canada après son expulsion, car les autorités américaines ne lui ont jamais envoyé de copie du dossier du délinquant afin qu'il étaye sa preuve.

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Alors qu'il aurait dû être placé sous stricte surveillance policière, l'un des pires prédateurs sexuels de l'histoire de la Californie est resté libre comme l'air à Montréal pendant cinq ans à la faveur d'un imbroglio bureaucratique, a appris La Presse. Les autorités croient maintenant qu'il a profité de cette liberté inopinée pour ressortir ses vieux trucs de séducteur et détrousser une Québécoise de 100 000$.

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George Spitzer

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Septembre 2009. Deux agents fédéraux des US Marshalls débarquent à l'aéroport Montréal-Trudeau. Ils escortent un tristement célèbre délinquant sexuel qui vient d'obtenir sa libération conditionnelle: George Spitzer, 52 ans, purge depuis 1998 une peine de 25 ans de prison pour une série de viols commis avec son frère jumeau. Comme il détient la citoyenneté canadienne, il a été jeté dans un avion et expulsé dès sa libération.

L'homme, qui n'a manifesté aucun remords à son procès, est considéré comme particulièrement dangereux. Les agents qui l'escortent le savent. Ils tombent donc des nues lorsqu'ils constatent que personne n'est là pour prendre le violeur en charge une fois au Canada.

«Les Américains s'attendaient à ce qu'on aille le récupérer et le mette en détention ici, mais on n'a pas pu. Il a été libéré», a raconté cette semaine un enquêteur du SPVM appelé devant un tribunal montréalais pour clarifier ce dossier nébuleux.

Dès l'arrivée au pays de George Spitzer, la police de Montréal aurait normalement dû présenter une demande d'intervention en vertu de l'article 810.2 du Code criminel. Cette procédure exceptionnelle permet d'arrêter un individu qui présente une grave menace pour la sécurité d'autrui, afin qu'un tribunal lui impose une série de conditions à respecter, par exemple un couvre-feu, même s'il a fini de purger sa peine.

Si la personne ne respecte pas ces conditions, par exemple en rôdant dans les rues la nuit malgré son couvre-feu, les policiers peuvent la ramener derrière les barreaux.

Cet article a déjà été utilisé pour imposer de strictes conditions à la tueuse Karla Homolka après sa libération, ainsi qu'au frère de George Spitzer quelques années plus tard.

Passé chargé

Aux yeux des enquêteurs, le passé de George Spitzer aurait justifié de telles mesures. Lui et son frère jumeau Stefan sont nés en Roumanie en 1956, sous le régime communiste. Leurs parents ont émigré au Canada comme réfugiés et obtenu la citoyenneté canadienne pour leurs enfants. Mais à l'âge adulte, ceux-ci se sont établis dans la région de Los Angeles.

Selon la preuve présentée à leur procès là-bas, ils se seraient inventé divers personnages pour courtiser des jeunes femmes, en se disant notamment producteurs de cinéma. Ils invitaient leurs victimes au restaurant et leur administraient du Rohypnol, une «drogue du viol» qui provoque des pertes de conscience et des trous de mémoire quand elle est mélangée à l'alcool. Les frères se filmaient ensuite l'un l'autre en train d'avoir des relations sexuelles avec les femmes inertes.

Les jumeaux ont été condamnés pour enlèvement, sodomie et viol sur cinq femmes entre 1993 et 1996, mais plusieurs autres victimes n'ont jamais pu être retrouvées. La police a saisi chez les Spitzer une vingtaine de vidéos d'agressions. La poursuite a estimé qu'ils ont probablement commencé à violer des femmes dès 1982. Ils dupaient aussi des femmes qui acceptaient de coucher avec l'un des deux frères, en se faisant passer l'un pour l'autre en alternance, à l'insu de leurs partenaires.

«C'est un des pires cas que nous ayons vus en termes d'intensité et de nombre de victimes, et du fait qu'ils agissaient ensemble», se souvient Trinka Porrata, une détective retraitée de la police de Los Angeles jointe par La Presse.

Mais malgré ces lourds antécédents, le SPVM n'a pas pu imposer de conditions à George Spitzer au Canada après son expulsion, car les autorités américaines ne lui ont jamais envoyé de copie du dossier du délinquant afin qu'il étaye sa preuve.

«On a seulement eu un appel de la GRC pour dire qu'il s'en venait, qu'il était déjà dans l'avion. Je pense que les Américains estimaient que c'était un transfert de prisonnier international, mais ce n'est pas ce qu'on avait compris ici, et il a été remis en liberté. On a essayé de déposer une demande en vertu de l'article 810.2, mais on n'avait pas obtenu le dossier des États-Unis, alors on n'a pas pu», a raconté cette semaine l'enquêteur Benoît Fortin, devant la Cour du Québec.

Sur le banc à l'avant de la salle, le juge Thierry Nadon, visiblement découragé, se tenait le front en écoutant le récit.

La détective californienne retraitée Trinka Porrata, qui avait collaboré à l'enquête sur les viols des Spitzer, croit que les femmes canadiennes ont été exposées à un grand danger en raison de cet imbroglio.

«Aucun système n'est parfait. De toute évidence, les policiers ont essayé quelque chose et il y a eu un pépin. Mais il est certain que la police aurait dû savoir où ils sont à tout moment. Ce sont des prédateurs sexuels jusqu'au tréfonds. Ils sont si intenses qu'il y a peu de chances qu'ils arrêtent»,

a-t-elle réagi lorsque La Presse lui a appris les détails de l'affaire.

En janvier 2014, plus de quatre ans après l'arrivée de George Spitzer à Montréal, c'est au tour de son frère jumeau Stefan d'être libéré et expulsé des États-Unis. Mais cette fois, le SPVM est bien décidé à ne pas se faire jouer le même tour. Les policiers organisent une vidéoconférence avec Stefan Spitzer pour qu'il s'engage à respecter toute une série de conditions avant même qu'il ne monte dans l'avion.

On lui impose des conditions draconiennes: il doit rester chez lui la nuit, se rendre au poste de police chaque semaine, fournir les moindres détails sur son travail, ses déplacements, les véhicules auxquels il a accès. Il fournit aussi ses empreintes digitales et un échantillon d'ADN et s'inscrit au registre des délinquants sexuels.

Nouveaux mensonges

Stefan Spitzer est installé depuis l'hiver dernier dans un petit appartement de trois pièces et demie à Outremont avec son frère, dont il avait été séparé pendant 16 ans. Selon la police, il respecte ses strictes conditions à la lettre.

Mais George, lui, n'a aucune condition à respecter. Il aurait repris son habitude d'inventer des personnages et de faux noms pour charmer les femmes, a expliqué la police cette semaine. En 2010, une de ses flammes rencontrée sur le site Craigslist Montréal découvre sa véritable identité, elle qui croyait avoir affaire à un sympathique producteur de cinéma. Elle avise immédiatement le SPVM, qui ne peut rien faire.

Puis, en 2013, l'ex-détenu invente un nouveau scénario pour une nouvelle conquête, une Montréalaise dans la quarantaine qui est en train de divorcer de son riche mari. Selon ce que celle-ci a raconté à la police, Spitzer se disait avocat et l'a convaincue de lui confier 100 000$ qu'il promettait de faire fructifier en l'investissant.

La dame dit s'être vite rendu compte qu'elle avait été bernée. George Spitzer a été aperçu au début de l'été dans un casino ontarien où il était en train de changer le magot en jetons. Le 23 juillet dernier, le SPVM a arrêté George Spitzer pour fraude.

«Tout ce qui a été écrit sur lui aux États-Unis est vrai», a commenté la présumée victime, jointe par La Presse. Croit-elle qu'il est dangereux?

«Certainement!», dit-elle.

George Spitzer tente maintenant de recouvrer sa liberté en attendant son procès. C'est la raison pour laquelle il était au tribunal, menottes aux poings, fraîchement rasé et coiffé, cette semaine. Son dossier sera soumis au juge ce matin.

Maryse Trudel, la procureure de la Couronne, a déjà annoncé ses couleurs: pour elle, Spitzer est beaucoup trop dangereux pour être remis en liberté et devrait rester en cellule jusqu'à la fin des procédures.

La saga des jumeaux Spitzer

  • 1956 : Naissance en Roumanie
  • 1975 : La famille émigre au Canada à titre de réfugiés
  • 1981 : Stefan et George décident de déménager à Los Angeles
  • 1982 : Début probable des viols, selon la théorie de la poursuite aux États-Unis
  • 1989 : Arrestation de George pour viol en Californie, suivie d'un acquittement
  • 1995 : Condamnation de George pour voies de fait
  • 1996 : Condamnation de George pour voies de fait armées et arrestation des deux frères pour viols
  • 1998 : Condamnation des deux frères pour viols et enlèvements
  • 2009 : Expulsion de George vers le Canada
  • 2014 : Expulsion de Stefan vers le Canada

Sources : Témoignages en cour, Los Angeles Times, People

Un régime à deux vitesses

Les conditions imposées à Stefan Spitzer à son arrivée au Canada:

  • Garder la paix
  • Avoir une bonne conduite
  • Ne pas posséder d'armes
  • Se présenter tous les mercredis aux bureaux du SPVM
  • Demeurer toujours à la même adresse et aviser la police de tout déménagement
  • Être à la maison entre 23h et 7h sauf pour le travail.
  • Fournir la description détaillée et le numéro d'immatriculation de tout véhicule auquel il a accès.
  • Informer la police avant tout déplacement de 48h et plus. Fournir itinéraire, adresses des arrêts, nom et coordonnées de toute personne se déplaçant avec lui.
  • Informer la police de toute sortie hors du Québec.
  • Ne pas travailler dans un endroit qui sert de l'alcool.
  • Ne pas se trouver dans un endroit qui sert de l'alcool sauf pour un repas au restaurant.
  • Ne pas consommer de drogue sauf sur prescription d'un médecin.
  • Porter en tout temps sur lui une copie des conditions auxquelles il est soumis et les présenter à la police sur demande.
  • Se présenter à la cour si demandé.
  • Moins de 24 heures après son arrivée au Québec, contacter le Centre québécois d'enregistrement des délinquants sexuels.

Conditions imposées à George Spitzer à son arrivée au Canada:

  • Aucune, faute de documents américains à l'appui.




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