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Québécois détenu au Panama: victime d'une enquête bâclée?

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Daniel Renaud
La Presse

Un baron de la drogue panaméen criblé de balles alors qu'il était la cible principale d'une vaste enquête. Un fugitif québécois tué alors qu'il était filé et écouté depuis des mois et faisait l'objet d'un mandat d'Interpol. Une enquête secrète cachée durant 20 mois. L'histoire de Marc Demers, criminel montréalais qui croupit dans une prison du Panama depuis près de deux ans, est digne d'un film. Il l'a racontée à La Presse.

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Marc Demers a perdu 35 kg depuis qu'il est détenu au pénitencier de La Joya, au Panama et a été victime d'une agression armée.

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Peu connu du public, mais très connu dans les milieux interlopes montréalais, Demers a été arrêté le 2 juillet 2012 à l'aéroport international de Tocumen, au Panama, en même temps que deux jeunes Québécoises qui transportaient une valise à double fond contenant 1,8 kg de cocaïne. Le trio s'apprêtait à revenir à Montréal.

Selon des documents judiciaires panaméens, la drogue a été fournie par un certain Boris Foguel, chef des Los Camellos (Les Chameaux), une organisation de narcotrafiquants installée à Panama. Ayant sa double citoyenneté panaméenne et péruvienne, Foguel avait été appelé à témoigner au début des années 2000 dans le procès pour meurtre de Vladimiro Montesinos, chef du renseignement du Pérou et bras droit de l'ancien président Alberto Fujimori, mais son témoignage n'a finalement jamais eu lieu.

Toujours selon les documents, l'intermédiaire entre Foguel, Demers et les deux jeunes femmes qui devaient servir de mules pour transporter la drogue se nommait Ricardo Uribe, un Colombien d'origine devenu citoyen canadien qui faisait l'objet d'un mandat d'Interpol. Uribe, alias Colombia, était en effet recherché par la Sûreté du Québec depuis l'opération Pastille menée contre des trafiquants du Saguenay en 2011. Son avis de recherche figure d'ailleurs toujours sur le site de la SQ.

Le 2 juillet 2012, les deux mules, Gabrielle Lemire et Sarah Poliquin, ont été interceptées à l'aéroport et leur valise, saisie dès leur sortie de l'autobus. Demers, lui, a été rattrapé juste après avoir passé la sécurité.

Un mois plus tard, les deux jeunes femmes font des déclarations dans lesquelles elles disent avoir reçu la valise des mains de Marc Demers, et avoir été obligées de la transporter, sous la menace et la contrainte.

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Ricardo Uribe remet la valise contenant vraisemblablement la cocaïne à une jeune femme sur cette photo de filature de la police panaméenne.

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Le sang coule

Le 13 février 2013, Foguel est criblé de balles à bord de son VUS de luxe, à Coco del Mar, un quartier cossu de la banlieue de Panama. Quatre mois plus tard, c'est au tour de Ricardo Uribe d'être tué à bout pourtant au volant du véhicule de livraison de la boulangerie qui lui servait de couverture.

Les journalistes locaux commencent à gratter l'affaire. Par les documents judiciaires, on apprend qu'à l'été 2012, Foguel et ses principaux lieutenants, dont Uribe et Demers, faisaient l'objet d'une importante enquête, avec filature et écoute électronique. Le baron de la drogue était encore sur écoute au moment de sa mort, huit mois plus tard.

Durant cette enquête baptisée Soleil d'or, les policiers ont entre autres capté des conversations entre Foguel, Uribe et Demers dans lesquelles il était question de l'importation dans le double fond d'une valise brune. Durant leur filature, les limiers ont pris des photos de Ricardo Uribe remettant la valise à une jeune femme. Mais malgré cette preuve, Foguel, Uribe et celui qui a truqué la valise et qui était également sur écoute n'ont pas été arrêtés.

«Les seuls qui ont été arrêtés, ce sont les Canadiens. Pourtant, ce sont tous les Latinos qui étaient écoutés», dénonce Marc Demers.

«Foguel, Uribe et l'autre étaient suivis depuis le début, pourquoi ils ne les ont pas arrêtés? Uribe faisait même l'objet d'un mandat d'arrestation international. Il y a eu un échange de courriels entre Interpol au Panama, Interpol à Ottawa et la GRC au sujet d'Uribe un mois après notre arrestation. Pourquoi ne l'ont-ils pas appréhendé?», demande-t-il.

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Boris Foguel.

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Ricardo Uribe

Droits brimés

Marc Demers, âgé de 54 ans, est présumé coupable en vertu du système de justice panaméen et doit prouver son innocence. Il considère avoir été privé de toute cette preuve et avoir été détenu illégalement durant 20 mois. Son avocat va demander l'annulation de la preuve électronique lors de son enquête préliminaire qui s'ouvrira vendredi.

«La police avait tout sur écoute. Elle avait des photos sur lesquelles on voit Uribe remettre la valise à l'une des filles. Elles ont raconté aux policiers avoir réalisé la présence d'une valise qui ne leur appartenait avant leur départ de l'hôtel. Les policiers savaient qu'elles mentaient», dit-il.

«Ils ne m'ont jamais posé de questions sur Foguel, Uribe ou le concepteur du double fond de la valise. Ils n'avaient aucun motif pour m'arrêter. Ils m'ont emprisonné ici durant 20 mois illégalement, pour continuer leur enquête. Ils n'ont pas arrêté personne jusqu'à ce qu'un journaliste sorte l'affaire », dit Demers.

Ce dernier se demande également comment il se fait que les autorités panaméennes détiennent son dossier judiciaire du Canada et il soupçonne un proche de l'une des deux filles de leur avoir fourni.

Il déplore également que la police panaméenne n'ait jamais cherché à obtenir une vidéo de surveillance du hall de l'hôtel le jour de leur départ vers l'aéroport. Cette vidéo aurait été effacée depuis.

Sur le mode de la survie

Marc Demers est détenu dans le plus important pénitencier du Panama, La Joya, en compagnie de plus de 7000 détenus, dont le docteur Arthur Porter. La prison, dont les conditions sont régulièrement décriées par les organismes de défense des droits de l'homme, est contrôlée par les gangs de rue. «La semaine dernière, les gardiens ont procédé à une fouille jamais vue et ont saisi une quinzaine d'armes à feu, des grenades et de la dynamite», rapporte Marc Demers, qui a perdu 35 kg depuis son arrivée dans la prison.

En novembre dernier, deux individus armés d'une machette et d'un couteau s'en sont pris à lui. Il a réussi à faire fuir ses agresseurs non sans que ceux-ci laissent leur carte de visite: six balafres qui laissent deviner la gravité des blessures.

Un criminaliste montréalais spécialiste des questions d'extradition consulté par La Presse affirme qu'outre sa défense devant les tribunaux, Marc Demers peut également s'adresser à la Cour interaméricaine des droits de l'homme s'il croit que ses droits ont été lésés.

Marc Demers dit recevoir l'appui des Affaires étrangères à Ottawa et l'aide d'une amie au Québec.

- Avec la collaboration de Mathieu Perreault




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