Donnez au suivant dans les écoles: un programme controversé

Pendant une semaine, les élèves participant à La... (Photo Olivier Jean, La Presse)

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Pendant une semaine, les élèves participant à La semaine Donnez au suivant doivent réaliser de bonnes actions. À chaque action accomplie, ils peuvent noircir un coeur dans leur calepin. Ils sont aussi invités à diffuser leurs gestes de bonté sur les réseaux sociaux avec un mot-clic associé à leur école.

Photo Olivier Jean, La Presse

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Jusqu'à dimanche, 580 écoles primaires et secondaires de la province participent à La semaine Donnez au suivant, lancée par l'animatrice et productrice de l'émission du même nom, Chantal Lacroix. Les élèves sont invités à faire de bonnes actions, à remplir un carnet de suivi, à publier des photos sur Facebook et ainsi maximiser les chances que leur école apparaisse à l'émission. Une initiative qui se veut bienveillante, assure l'instigatrice, mais qui est pourtant dénoncée par des parents qui y voient là un problème de sécurité et d'éthique.

Comme tous les parents des 250 000 élèves participants, Mathilde Michaud-Quessy a reçu un formulaire à signer dans le sac d'école de sa cadette lui indiquant qu'elle participait à La semaine Donnez au suivant. Elle n'a pas l'habitude de s'opposer aux projets de l'équipe-école de sa fille, mais cette fois, l'initiative n'a pas passé.

« Non seulement on impose à ma fille de colorier dans un cahier des petits coeurs de bonnes actions, mais on me demande d'utiliser les médias sociaux pour promouvoir la bonté de mes enfants. PARDON ! [...] N'utilisez pas nos enfants pour faire sonner votre petite caisse », a-t-elle dénoncé dans une envolée enflammée sur sa page Facebook, dans laquelle elle interpelle Chantal Lacroix.

La principale intéressée se défend de vouloir faire de la publicité pour son émission par cette initiative. « C'est faux et particulièrement blessant », a déclaré Chantal Lacroix.

« Depuis que j'anime et produis Donnez au suivant, des professeurs, des parents et des membres de la direction de différentes écoles me suggèrent de mettre sur pied un mouvement pour influencer positivement nos enfants. C'est dans cet esprit que La semaine Donnez au suivant a vu le jour », a répondu Chantal Lacroix à La Presse, par l'entremise d'une lettre écrite hier soir alors qu'elle se trouvait dans un avion entre les Îles-de-la-Madeleine et Montréal.

Mathilde Michaud-Quessy, mère de famille de La Pocatière, dans le Bas-Saint-Laurent, perçoit néanmoins dans le concours une intention pernicieuse de la boîte de production de faire de la publicité auprès des enfants. À l'école Sacré-Coeur de La Pocatière, fréquentée par sa fille de 10 ans, le logo de l'émission Donnez au suivant est omniprésent, a-t-elle rapporté. Information validée sur la page Facebook de l'école, qui a créé un album photo pour l'événement.

« N'hésitez pas à partager et afficher les photos de vos bonnes actions et svp, n'oubliez pas d'indiquer le nom (mot-clic) de votre école. L'école qui aura réalisé le plus de bonnes actions sera récompensée », peut-on lire dans une publication sur la page Facebook de La semaine Donnez au suivant.

« C'est vraiment d'utiliser des enfants pour promouvoir un concept télévisé qui me dérange beaucoup. Tout est orienté vers les médias sociaux et on s'entend que les médias sociaux sont ceux de Chantal Lacroix. Elle ne fait pas ça pour un organisme à but non lucratif. Tout ça a un côté mercantile », estime Mme Michaud-Quessy, qui s'inquiète aussi de l'aspect sécuritaire de publier des photos d'enfants sur les réseaux sociaux.

« À la rentrée, j'ai mis en place La semaine Donnez au suivant, une activité qui n'a rien de mercantile, contrairement à ce qu'on a insinué. Car quoi qu'on en pense, les cotes d'écoute n'influencent pas les revenus de ma maison de production », s'est défendue Mme Lacroix.

Sujet chaud en réunion

À la commission scolaire de Kamouraska-Rivière-du-Loup, 6 des 32 écoles ont décidé de joindre le mouvement, y compris l'école Sacré-Coeur de La Pocatière. La commission scolaire a profité d'une rencontre avec les directions d'école, hier, pour faire le point.

« On a pris le bon côté du projet et on a peut-être délaissé les côtés négatifs qui ont soulevé des craintes chez certains parents », a admis le directeur des communications de la commission scolaire, Éric Choinière.

« Pour nous, c'est un levier, et l'objectif, c'est que les jeunes fassent des actes de bienveillance autour d'eux. Oui, on peut être préoccupé par l'aspect mercantile et faire attention de ne pas tomber dans l'excès de ce côté-là, c'est clair », a-t-il avancé, expliquant qu'il a été décidé en réunion que les écoles ne publieraient pas de photos et de vidéos sur Facebook.

«Imposer au suivant»

Sur Facebook, des parents remettent en question le fait de rendre la bonté compétitive. Un principe qui, selon eux, va à l'encontre même des bonnes actions. La mère de Rafaelle, 9 ans, a grincé des dents quand elle a reçu le fameux carnet à la maison.

« Nous, les valeurs qu'on veut véhiculer à nos enfants, on ne les récompense pas par un coeur à colorier, avance Julie Tassé. Dans la liste des exemples, ils ont écrit : ‟Offrir du temps à des grands-parents". Ma grand-mère a 100 ans et on va passer toutes les journées pédagogiques avec elle. On ne colorie pas de coeur pour ça. Ça se fait d'emblée. On donne un coup de main à tout le monde, au quotidien ! »

Sa fille fréquente l'école primaire Les Trois-Soleils, à Laval. Joint par La Presse, le directeur de l'école était plus ou moins au courant des conditions du concours.

« L'idée des petits coeurs nous a allumés, et de faire des bons gestes allait dans le sens de la communauté », a affirmé le directeur de l'école primaire, François Durand, qui promet de veiller à la protection de la vie privée de ses écoliers. « Pour ce qui est des réseaux sociaux et d'avoir la télévision qui vient, on n'embarque pas trop là-dedans », a-t-il ajouté.

Après les cubes énergie, les coeurs

La mère de famille de Laval croit que ce genre d'initiative ajoute une pression sur les enfants qui ont déjà besoin de gérer « la rentrée, les devoirs, le parascolaire, le nouveau professeur, le défi Cubes énergie, etc. », en plus de venir « infantiliser les parents ».

« C'est comme s'il y avait une faille dans l'éducation qu'on donne à nos enfants à la maison et qu'on vient nous remettre sur le droit chemin », dit Julie Tassé.

« Je crois que le ministère de l'Éducation devrait prendre position par rapport à ce type d'envolée sociale. Tout comme pour le défi des Cubes énergie, le gouvernement se désengage au profit d'une entreprise privée qui débarque dans les écoles au lieu de faire son travail », dénonce la Lavalloise.

Au ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, on remet la responsabilité aux établissements.

« C'est à la commission scolaire et à l'école de juger d'initiatives comme celle-là », a répondu Simon Fortin, porte-parole du ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur.

« On leur fournit des agents de soutien pour éclairer leurs décisions, a-t-il ajouté. Dans le cas présent, le Ministère n'a été ni consulté ni approché dans le projet de l'émission. Et les agents de soutien ne nous ont rien signalé. »

Une initiative controversée

LE CONCOURS

La semaine Donnez au suivant se tient du 25 septembre au 1er octobre et est une initiative de Chantal Lacroix, conceptrice, productrice, animatrice et conférencière. Les écoles étaient invitées à s'inscrire sur le site internet de la chaîne Canal Vie. L'initiative a attiré 580 écoles à travers la province, ce qui entraîne la participation de quelque 250 000 jeunes. Pendant une semaine, ils doivent réaliser de bonnes actions. À chaque action accomplie, ils peuvent noircir un coeur dans leur calepin. Ils sont aussi invités à diffuser leurs gestes de bonté sur les réseaux sociaux avec un mot-clic associé à leur école. L'école ayant réalisé le plus de bonnes actions recevra la visite de l'équipe de l'émission Donnez au suivant et fera l'objet d'un épisode.

LES RÉACTIONS POSITIVES

Les réactions positives à l'égard du projet sont également très nombreuses, faut-il le préciser. Des parents enthousiastes publient allègrement des photos de leur progéniture en pleine réalisation d'une bonne action. « Tristan fait la vaisselle » par-ci, « Judith aide sa petite soeur à faire ses devoirs » par-là, le tout accompagné du mot-clic qui assurera des points supplémentaires à l'école de l'enfant. Des parents se réjouissent de ce nouveau mouvement qu'ils comptent bien prolonger à l'année ; d'autres savourent les beaux moments qui en découlent. « L'idée, c'est d'inculquer des valeurs d'entraide et de bienveillance à nos jeunes. On le fait de toute façon. Ce projet-là, ça crée simplement un momentum », a expliqué M. Choinière, de la commission scolaire de Kamouraska-Rivière-du-Loup.

L'AVIS D'UN EXPERT EN MÉDIAS SOCIAUX

Les opposants dénoncent l'idée de publier des photos de leur enfant sur l'internet. Par ailleurs, l'âge minimal requis pour posséder un compte Facebook est de 13 ans. Un spécialiste en éducation aux médias chez HabiloMédias, Thierry Plante, rappelle les principes élémentaires de l'utilisation des réseaux sociaux. « Il faut demander à l'enfant son consentement explicite avant de publier une photo de lui : pour montrer l'exemple, mais aussi pour la permanence de tout ce que l'on publie en ligne. Il y a également la notion de vie privée. Ce qu'on met sur Facebook devient sa propriété », soulève l'expert. Dans l'ensemble, M. Plante souligne les aspects positifs du mouvement, puisqu'il « montre aux enfants que ce qu'il y a sur internet, ce n'est pas juste négatif. C'est un des beaux aspects de la technologie. Ça nous permet d'agir en bon cybercitoyen et d'améliorer notre société ».




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