Une école adaptée au rythme de ses élèves

Pendant 15 premières minutes de la journée, l'enseignante... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Pendant 15 premières minutes de la journée, l'enseignante demande aux enfants de s'occuper en silence. Ils peuvent lire, dessiner ou ne rien faire, tout simplement.

Photo: Alain Roberge, La Presse

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Les problèmes de santé mentale touchent les enfants dès le primaire. Des jeunes anxieux au point de devoir prendre des médicaments pour dormir. Des jeunes incapables de fonctionner dans des classes ordinaires. L'école Martel, à Sorel-Tracy, a créé trois classes d'attachement et de comportement pour les accueillir. Dans ces classes, le personnel suit le rythme de chaque enfant, le sécurise pour le faire cheminer dans le monde scolaire. L'école nous a ouvert ses portes quelques jours pour nous permettre de vivre le quotidien de ces enfants.

Tous les ans, il manque des élèves sur la photo de classe de Karine Valois. Des enfants angoissés, incapables de se joindre au groupe. Une année, l'un d'eux a même tenté de s'enfuir en grimpant à un arbre.

L'enseignante en adaptation scolaire raconte l'histoire d'un ton détaché. Ces réactions ne surprennent plus. Dans la classe d'attachement, tous les élèves souffrent de problèmes de santé mentale.

L'inconnu leur fait peur. Se mêler aux autres enfants est difficile. Même franchir le seuil de la porte pour entrer dans la classe demande un effort considérable.

***

Tous les matins, quand la cloche sonne, Tommy* refuse de se joindre à son groupe. Il se réfugie au local d'apaisement. Il se construit une cabane avec une couverture. Couché sur des coussins, la lumière tamisée, il calme l'angoisse qui l'étreint.

Dans la classe d'attachement, les six autres élèves s'installent à leur pupitre. Pendant les 15 premières minutes de la journée, Karine Valois ne leur demande rien d'autre que de s'occuper en silence. Ils peuvent lire, dessiner ou ne rien faire, tout simplement.

C'est le plus difficile. Ne rien faire, ne rien dire. C'est angoissant.

Les élèves ont un désir pressant de raconter les petits incidents survenus au souper la veille ou le matin avant de partir pour l'école.

«Si j'écoutais toutes leurs angoisses, je serais envahie dès le moment où je passe la porte. Le moment de silence leur permet de se recentrer», explique Mme Valois.

Dans la classe, la routine est très importante. Les élèves ont besoin d'être rassurés et de savoir exactement ce qui les attend. Des pictogrammes affichés aux murs rappellent l'horaire de la journée. Les enfants prennent leur rang selon un ordre précis. Y déroger peut provoquer une crise.

Les périodes de matière théorique sont courtes et ardues. Quand ils apprennent une nouvelle notion, les enfants s'exercent d'abord sur une feuille de papier brouillon. Écrire dans leur cahier d'exercices - et devoir effacer s'ils font une erreur - leur procurerait un sentiment d'échec trop important.

Pendant le travail individuel, la majorité des élèves vont au bureau de l'enseignante ou de la technicienne en éducation spécialisée, Véronique Trudel. C'est plus rassurant que d'être seul à son pupitre.

Dans son coin, Kevin bûche sur une addition. Il déteste les mathématiques. Il soupire bruyamment. Son visage se crispe. Il prend un air buté. Ça ne sert à rien d'insister. Il sort de la classe pour se réfugier quelques minutes à son casier. Pour plusieurs de ces enfants, retrouver des objets familiers, comme leur manteau ou leur sac, procure un sentiment d'apaisement.

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Le profil des élèves des classes adaptées a beaucoup changé depuis que Martin Latour a commencé à travailler à l'école Martel, il y a 12 ans. «Des troubles de comportement purs et durs, on en voit beaucoup moins qu'avant. Aujourd'hui, on parle de problèmes de santé mentale. Les cas sont plus complexes», explique l'enseignant de la classe de comportement 2.

Troubles anxieux sévères, trouble de l'opposition, syndrome de Gilles de la Tourette, carence affective, les enseignants travaillent avec des enfants qui vivent une grande détresse psychologique. Ils doivent faire preuve d'empathie, de douceur, de compréhension.

Les jeunes sont pratiquement tous médicamentés. Ils prennent même des pilules pour réussir à trouver le sommeil. Certains n'ont que 7 ans.

Malgré leur jeune âge, certains ont tout vu. Violence, alcoolisme, abus, drogue.

Abandonnés par leur père ou leur mère, parfois les deux. Placés en famille d'accueil pour certains, suivis par la Direction de la protection de la jeunesse ou par un travailleur social pour d'autres. Plusieurs viennent de familles dysfonctionnelles.

«Hey, as-tu déjà vu ça, de la drogue? Moi, mon père m'en a montré», fanfaronne un élève. Un autre parle constamment de fusils et d'armes.

Plus silencieux, d'autres élèves n'en cachent pas moins de lourds secrets derrière leurs yeux tristes.

Maxime a vu les policiers défoncer la porte en pleine nuit pour emmener son père, menottes aux poings. Abandonnée à la fois par son père et par sa mère, une autre élève en est à son 14e déménagement.

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L'agitation se fait sentir ce matin dans la classe de comportement 1. La période de travail individuel s'annonce difficile pour les six élèves, dont le niveau varie de la 2e à la 4e année.

Xavier met une dizaine de minutes avant de sortir son cahier d'exercices. Alexis lance le sien, qui s'écrase avec fracas sur le plancher. À son bureau, l'enseignante est assaillie par trois élèves qui réclament son attention.

Le visage tourmenté, Olivier sort constamment de la classe. Il va aux toilettes, puis boire de l'eau, puis travailler dans le corridor. Il se parle tout seul, sacre à voix basse, comme chaque fois qu'il est angoissé. «Est-ce que je peux aller me défouler? J'me sens pas bien», finit-il par lancer.

Dans un coin de la classe, Noah parle fort, fait des bruits avec sa bouche, dérange les autres. Des tics caractéristiques du syndrome de Gilles de la Tourette.

Ennuyé, un élève met des coquilles sur ses oreilles, sorte de protection antibruit, pour mieux se concentrer. Les sons continuent, de plus en plus fort.

«Arrête, tu me déranges. Je ne suis plus capable de t'entendre», finit par crier un élève à Noah. Le ton monte. L'enseignante doit calmer le jeu.

«Il y a des jours où je ne peux rien enseigner. Les élèves n'apprennent strictement rien, parce que ça ne marche pas. Ils sont toujours en train de se picosser ou d'essayer de voir ce que l'autre fait de pas correct», explique-t-elle.

***

À l'opposé, la classe de Martin Latour est plutôt calme aujourd'hui. Âgés entre 10 et 12 ans, les élèves sont un peu plus vieux et parviennent généralement à contrôler un peu mieux leurs émotions.

Mais il y a toujours quelqu'un qui parle. Il est difficile d'attendre son tour. Les élèves s'observent constamment, colportent aux adultes ce que les autres font ou ne font pas.

Aujourd'hui, le groupe coopère bien. Les élèves participent avec enthousiasme au cours de musique et se concentrent pour répéter les chansons qui seront jouées lors du spectacle. Ils s'appliquent sur leurs exercices de mathématiques. Ils lèvent la main pour avoir la parole et répondre aux questions.

Et soudain, ça dégénère, sans qu'on sache pourquoi. Justin se met à hurler, au point où il doit sortir.

Un mot lancé par un élève à un camarade, un incident survenu au dîner, tout peut provoquer une étincelle.

***

Certaines périodes de l'année scolaire sont plus difficiles. C'est le cas à l'approche des vacances de Noël et du long congé estival.

En décembre, l'anxiété grimpe d'un cran. Certains se demandent s'ils verront leurs parents à Noël. D'autres, si la chicane éclatera à la maison.

L'été, la séparation est difficile. Les élèves ne savent pas s'ils retrouveront les enseignants et les techniciens en éducation spécialisée à la rentrée. Ils n'ont aucune preuve que ceux à qui ils se sont attachés ne les laisseront pas tomber. La commission scolaire de Sorel-Tracy applique le principe de «l'année zéro», c'est-à-dire que son personnel peut changer de poste chaque année.

«Quand ils savent que la fin de l'année approche, plusieurs se mettent à se désorganiser. Ils savent qu'ils vont être deux mois sans nous voir. Ils ne savent pas si on va revenir, alors ils préfèrent briser les liens. C'est plus facile dans leur tête», explique Nancy Gamelin, technicienne en éducation spécialisée (TES).

Avant de penser à enseigner, les professeurs et les TES qui travaillent au Palier 3 (voir encadré) doivent rassurer les enfants. Petits et grands s'apprivoisent lentement. Un lien de confiance se crée.

Le cheminement dans les classes adaptées est ajusté en fonction des besoins de chaque enfant. Ils y passeront souvent plusieurs années, le temps d'acquérir suffisamment d'outils pour trouver la force de faire face au monde extérieur.

Certains réussiront à réintégrer les classes ordinaires. Les autres iront dans les classes de difficultés d'apprentissage graves. L'objectif est de les faire cheminer vers le secondaire.

Les progrès se font à petits pas. «Cette année, j'ai un élève qui participe aux activités alors que l'an dernier, il était incapable d'entrer dans la classe», se réjouit Karine Valois.

Il y a aussi de belles victoires. Cette année, l'un des anciens élèves de Martin Latour a intégré une classe ordinaire pour faire sa 6e année. C'est une grande fierté, tant pour les enseignants que pour les enfants.

* Dans un souci de confidentialité, le nom de tous les élèves a été modifié.

***

LE PALIER 3 DE L'ÉCOLE MARTEL

Dans certaines écoles, on les appelle classes Phénix ou Kangourou. À l'école Martel, à Sorel-Tracy, on parle plutôt du Palier 3. Le modèle s'inspire des «Nurture Groups» qui ont vu le jour en Europe il y a plusieurs années, notamment en Angleterre, pour aider les enfants dont les problèmes d'apprentissage à l'école peuvent découler d'insécurité et de problèmes personnels vécus lors de la petite enfance.

Le Palier 3 regroupe une classe d'attachement, deux classes de comportement (classe 1 et classe 2) ainsi qu'un répit-transit où des élèves en difficulté reçoivent de l'aide pendant quelques semaines, tout en demeurant rattachés à leur classe. Au total, les trois classes du Palier 3 comptent une vingtaine d'élèves âgés entre 7 et 12 ans. Ils ont tous fait un séjour dans une classe ordinaire, mais étaient incapables d'y fonctionner. La majorité des élèves des classes de comportement sont des garçons. On trouve quelques filles dans la classe d'attachement.

Classe d'attachement

Les élèves souffrent de problèmes de santé mentale. Leur détresse psychologique est élevée. La plupart sont suivis en pédopsychiatrie ou sont en attente d'une évaluation. Ils présentent des troubles affectifs majeurs et ont besoin de beaucoup de sécurité pour fonctionner. Dans la classe, il y a très peu de périodes d'enseignement. Les règles scolaires sont moins contraignantes. Le personnel adapte ses interventions en fonction des besoins de l'enfant. Dans la classe, il y a un coin travail, mais aussi des jeux et une grande table où le groupe prend une collation ensemble ou participe à des ateliers, notamment sur les sentiments, de façon à recréer un peu l'esprit de famille et le sentiment de sécurité qu'il est censé représenter.

Classes de comportement 1 et 2

Les élèves ont surtout des troubles de comportement importants, souvent accompagnés de problèmes de santé mentale. Les périodes d'enseignement sont un peu moins nombreuses dans la classe de comportement 1; dans la classe 2, les règles se resserrent un peu, dans l'optique de mener les enfants jusqu'à l'école secondaire. De façon générale, les élèves qui fréquentent d'abord la classe d'attachement cheminent ensuite graduellement vers la classe de comportement 1, puis la classe 2.

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