Résidence du Havre: le propriétaire se confie pour la première fois

Le propriétaire Roch Bernier, devant les ruines rasées... (Photo Edouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Le propriétaire Roch Bernier, devant les ruines rasées de la résidence.

Photo Edouard Plante-Fréchette, La Presse

(L'Isle-Verte) Roch Bernier nous avait donné rendez-vous sur les lieux du drame. Le propriétaire de la Résidence du Havre n'avait pas accordé d'entrevue de fond depuis l'incendie qui a rasé son entreprise et tué 32 de ses résidants, il y a sept mois.

Quelques jours après avoir demandé une enquête publique «pour connaître toute la vérité» sur les circonstances de la tragédie, il a accepté de nous rencontrer.

«Avant, c'était encore trop frais. Je n'arrivais pas à en parler. Les émotions remontaient tout de suite. Mais là, c'est le temps de faire face à la musique.»

Ce qu'il fait. Après être resté le plus loin possible des projecteurs, même dans les jours qui ont suivi le feu, voilà qu'il multiplie les coups d'éclat. Il a intenté en juillet une poursuite de 3,8 millions contre la municipalité de L'Isle-Verte, qu'il accuse de ne pas avoir mis sur pied un plan d'urgence et un plan d'évacuation. Puis il a demandé une enquête publique, égratignant au passage le travail des pompiers et rejetant les conclusions de la Sûreté du Québec sur l'origine du brasier.

Du coup, il s'est mis à dos plusieurs habitants, dont les familles de certaines victimes.

«Ici, tu es avec le village, ou tu es contre le village. Et il y en a qui accusent M. Bernier d'être contre le village», admet Diane Levesque, qui a perdu sa belle-mère dans l'incendie.

Mais Roch Bernier savait qu'il choquerait.

«J'ai l'air de me battre et d'être un méchant. Mais je ne peux pas renier ce que j'ai vu. Je veux qu'on fasse la lumière pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Des gens me disent que c'est un accident et qu'il faut passer à autre chose. Oui. Mais il faut aussi comprendre.»

Ce n'est pas le travail des pompiers sur place qu'il remet en question, dit-il, mais la réponse au moment où l'alerte a été donnée.

La nuit fatidique, il est arrivé sur les lieux un peu moins de 20 minutes après l'alerte.

«Il n'y avait qu'un pompier et un camion, dit-il. J'entendais crier partout. Il y avait des résidants réfugiés sur des balcons en feu et les services n'arrivaient pas. On se sentait impuissants. On savait que si l'aide n'arrivait pas vite, on ne pourrait pas sauver notre monde.»

Encore aujourd'hui, il est hanté par ces images. «C'est comme si on avait vécu un film d'horreur. On vit avec une douleur constante. Il y a une boule ici», dit-il en se touchant la poitrine.

Chaque semaine, il fait le voyage entre Cacouna, où il habite, et L'Isle-Verte pour tondre le gazon et vérifier que tout va bien. Et chaque semaine, il voit les cendres que la pluie et les équipes de nettoyage n'ont pas réussi à enlever. «Je suis toujours ébranlé. Il n'en faudrait pas beaucoup pour que ça déborde.»

Les derniers mois ont été éprouvants. Il ne s'est pas senti coupable. Mais le choc l'a poussé au plus creux. Il a essayé de voir un psychologue. Le fait de toujours devoir raconter l'horreur ne lui était d'aucun secours. Il a arrêté.

Puis il y a eu les rencontres avec les survivants et avec les familles. Et les questions de la police. Chaque jour, il revivait la nuit du 23 janvier.

Même pendant l'entrevue, l'homme est à fleur de peau. Il nous fait faire le tour des vestiges de sa propriété: un grand rectangle de béton à même le sol entouré d'une clôture temporaire et sur lequel on distingue encore les traces des murs qui divisaient jadis les pièces du rez-de-chaussée.

«Ici c'était la pharmacie, dit-il en montrant le sol mouillé. Et au fond, c'était un grand salon communautaire tout vitré. Parce que moi, je voulais que mon monde voie dehors tout le temps.» Il continue de suivre une façade invisible avant de s'arrêter subitement devant un reste d'escalier qui menait à l'entrée principale.

À droite, on distingue au sol des lignes qui forment un grand triangle. «C'est ici que j'ai passé mes 15 ans. C'est mon bureau. Quand je passe devant, je me souviens des discussions que j'ai eues ici.

«Mes résidants passaient devant la porte. Ils entraient. Je les écoutais. Ils me demandaient quand j'achèterais du sucre à la crème.»

Puis il arrête de parler un moment et contemple l'espace vide que lui revoit si distinctement plein de vie.




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