Aymen Derbali témoigne de sa vie brisée au procès d'Alexandre Bissonnette

Dix interventions chirurgicales ont été nécessaires pour retirer... (photo jean-marie villeneuve, le soleil)

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Dix interventions chirurgicales ont été nécessaires pour retirer six balles du corps d'Aymen Derbali. Un septième projectile est toujours logé dans sa moelle épinière ; les médecins jugent trop dangereux de tenter de l'extraire. C'est cette balle qui l'a rendu tétraplégique.

photo jean-marie villeneuve, le soleil

Isabelle Hachey

Aymen Derbali ne se fait pas d'illusions. Il sait qu'il ne reverra sans doute jamais son pays d'origine, la Tunisie, encore moins son petit village natal, tout au sud du pays. Son état de santé ne lui permet plus de voyager.

Ses parents avaient fait bien des sacrifices pour lui permettre de poursuivre ses études à l'Université Laval. Il avait émigré en janvier 2001, à 24 ans. Malgré le froid et la neige, il était tombé sous le charme de la capitale. Il avait obtenu non pas une, mais deux maîtrises. S'était installé. Avait eu trois garçons et une fille.

Il se sentait bien intégré. Chez lui.

Devenu travailleur humanitaire, il parcourait depuis quelques années les régions les plus pauvres d'Amérique latine et d'ailleurs pour aider ceux qui n'avaient pas eu autant de chance que lui, dans la vie.

Tout a basculé le 29 janvier 2017.

« Québec est ma ville. C'est ici que je suis venu étudier. C'est ici que je veux élever mes enfants. Je ne veux pas la quitter malgré ce qui est arrivé », a confié M. Derbali, lundi après-midi, au palais de justice de Québec.

Tétraplégique, il venait de s'avancer en fauteuil roulant devant le juge François Huot pour raconter sa terrible histoire, dans le cadre des plaidoiries sur la peine à imposer à Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie de la Grande Mosquée de Québec.

Dans le box des accusés, Bissonnette osait à peine relever la tête pour regarder l'homme qu'il avait froidement tenté d'abattre. Il l'écoutait en fixant le sol, le visage fermé.

CRIBLÉ DE BALLES

Le soir du 29 janvier 2017, M. Derbali installait une nouvelle télévision chez lui sans voir le temps passer. À 19 h 30, il s'est rendu compte qu'il était en train de manquer la prière du soir. « J'ai hésité entre faire la prière à la maison ou arriver en retard à la mosquée. Finalement, j'ai décidé d'y aller. »

Il a promis à sa femme qu'il rentrerait vite pour endormir leur fils, comme il le faisait chaque soir. Le garçon n'était plus un bébé, mais était atteint d'une forme sévère d'autisme. Il avait besoin d'être rassuré par son père.

Mais M. Derbali n'a pas pu tenir sa promesse. À la mosquée, Alexandre Bissonnette l'a littéralement criblé de balles. La première l'a atteint à la jambe. « J'ai essayé de ramper, mais j'ai reçu d'autres balles. Après trois ou quatre, j'ai perdu connaissance. C'est un des fidèles qui m'a dit qu'il a continué à tirer alors que j'étais par terre. »

Il s'est réveillé deux mois plus tard, à l'hôpital.

« C'était le début d'un cauchemar pour moi. Chaque nuit, des images revenaient. » - Aymen Derbali

Il a fait quatre arrêts cardiaques, ses poumons se sont affaissés, des organes ont été atteints, il a perdu la voix et le souffle.

Il était si mal en point que, lors de sa première visite à l'hôpital, sa fille d'un an a eu peur de lui. Elle n'était pas la seule. « Un de mes amis m'a dit qu'il ne pouvait même pas me regarder. »

Dix interventions chirurgicales ont été nécessaires pour retirer six balles de son corps. Un septième projectile est toujours logé dans sa moelle épinière ; les médecins jugent trop dangereux de tenter de l'extraire. C'est cette balle qui l'a rendu tétraplégique.

Dans les premières semaines, un médecin a proposé à la femme de M. Derbali de le débrancher. « Il pensait que si je survivais, je n'accepterais pas de vivre comme ça. [...] Heureusement, ma femme est très forte, elle n'a pas accepté. »

Dans la salle d'audience, lundi, l'épouse de M. Derbali écoutait le témoignage en pleurant doucement.

M. Derbali visite aujourd'hui sa famille deux fois par semaine, le samedi et le dimanche, sans toutefois pouvoir dormir chez lui. « Il y a toujours cette impuissance, quand je rentre à la maison, de ne pas tenir mon fils dans mes bras, de ne pas pouvoir jouer avec lui, de ne pas pouvoir le sécuriser quand il joue. »

L'avenir l'inquiète. « Ma femme a deux hernies discales. Elle n'a pas la capacité de soulever des objets lourds. Je me dis : "Comment va-t-elle pouvoir prendre soin de moi ? Je vais l'épuiser, avec les enfants. Je ne serai pas autonome. Je serai toujours tributaire de son aide." »

BISSONNETTE « PAS SINCÈRE »

Questionné par le juge Huot, M. Derbali a dit douter de la sincérité d'Alexandre Bissonnette, qui a présenté ses excuses aux victimes après s'être reconnu coupable de la tuerie, qui a fait six morts. « Il essayait d'avoir la compassion des gens en disant qu'il regrette. [...] Il a dit qu'il n'est pas islamophobe ou terroriste. Toutes ces vidéos qu'il a vues sur des tueurs en série, c'était pour faire quoi ? Toutes ces recherches sur l'islam, c'était pourquoi ? »

Pour M. Derbali, il est clair que Bissonnette est l'auteur d'« un acte de terrorisme » puisqu'il a « terrorisé une population tout entière ». Ce soir-là, le travailleur humanitaire se trouvait malheureusement en première ligne. « Je me lève le matin et je me dis que c'était un cauchemar. Ce n'est pas un cauchemar. C'est réel. »




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