Mario et sa meute

Avec sa meute à nouveau à ses côtés,... (Photo Patrick Sanfaçon, La Presse)

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Avec sa meute à nouveau à ses côtés, entouré de gens qui ont un esprit communautaire développé, Mario Paquet se considère aujourd'hui comme un homme riche.

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Voici une histoire vraie, digne d'un conte de Noël, où un sans-abri, qui a perdu sa raison de vivre, croise le chemin de deux avocats au coeur d'or.

Avec sa meute de huit chiens, le sans-abri Mario Paquet ne passait pas inaperçu au centre-ville de Montréal.

Puis, un jour, l'homme de 53 ans qui vivait dans la rue depuis une vingtaine d'années est disparu du paysage urbain.

Plusieurs l'ont cru mort.

La Presse l'a retrouvé à 530 km de Montréal, sur une ferme du Témiscouata, au creux des terres du Bas-Saint-Laurent, où il a récemment commencé une nouvelle vie.

Mais avant de revivre, Mario Paquet est mort un peu le 29 mai 2013. Le jour où la Ville de Montréal lui a confisqué ses chiens.

«Je n'ai pas eu d'enfants. Mes chiens, ce sont mes enfants», raconte l'homme à l'air hirsute, le visage buriné par des années d'itinérance.

À l'époque, il vivait avec sa meute dans une vieille Econoline garée en permanence dans une rue résidentielle non loin de la Place Dupuis.

Lorsqu'il partait jouer du tam-tam dans le métro, le sans-abri laissait les fenêtres ouvertes. Des voisins se plaignaient de plus en plus des aboiements et des odeurs nauséabondes émanant du véhicule.

La police a été appelée à intervenir. M. Paquet n'en était pas à ses premiers démêlés avec les autorités.

En 2007, il avait remporté un combat en Cour supérieure contre la Ville qui avait ordonné l'euthanasie d'un de ses chiens. La bête avait mordu un policier. Or, le sans-abri avait réussi à prouver que la Ville ne l'avait pas consulté avant de prendre cette décision. L'animal avait alors été sauvé.

C'était sans compter les nombreuses contraventions reçues au fil des ans, puisqu'un règlement municipal autorise un maximum de deux chiens par habitation. Sans domicile fixe, M. Paquet a toujours contesté cette notion d'«habitation».

Jour fatidique

Revenons au 29 mai 2013. Les plaintes de bruit s'accumulent. Les chiens vivent dans des conditions précaires. C'en est trop pour la Ville. La police saisit la meute et l'envoie à la fourrière.

«Je savais que ce n'était pas les conditions idéales, mais je n'avais pas les moyens de leur offrir davantage», raconte M. Paquet.

Et il n'était pas au bout de ses peines.

Quelques mois plus tard, peu de temps avant Noël, la Ville dépose 16 chefs d'accusation criminelles contre le sans-abri. Il est soupçonné de cruauté envers les animaux et de ne pas leur avoir fourni des soins convenables et suffisants.

Son espoir de revoir «ses enfants» est presque réduit à néant.

C'était avant de rencontrer deux avocats de l'aide juridique au grand coeur. Touchés par son désarroi, Charles Benmouyal et Caroline Braun consacreront beaucoup de temps et d'énergie à sa cause dans les mois suivants.

La tâche est colossale.

«Pour avoir une chance de ravoir ses chiens, Mario devait se trouver un toit et un environnement qui conviendraient à sa meute. Idéalement, il lui fallait aussi un emploi», décrit Me Braun.

Pour le quinquagénaire qui évolue en marge du système depuis des lustres, la marche est haute. «J'ai voulu me débarrasser de deux personnes dans ma vie: le propriétaire et le patron», dit-il quand on lui demande comment il a atterri dans la rue.

Mais l'homme est prêt à tout pour récupérer Brillant, Shiva, Yogi, Débrouille, Zorro, Lola, Ti-Gris et Chose-Bine. Il ne se voit tout simplement pas vivre sans eux.

Le sans-abri s'était fait des amis dans la région du Témiscouata quelques années auparavant en participant à un rassemblement «arc-en-ciel».

Ce type d'événement prend ses racines dans la contre-culture des années 60. Il s'agit de rassembler une communauté éphémère sur un site en plein air et d'y mettre en pratique les idéaux du mouvement hippie en opposition à la société de consommation.

Avec l'aide de ses amis hippies, M. Paquet réussit à se dénicher une modeste maison dans un rang de Saint-Juste-du-Lac. Avec deux colocataires, ils se partageront le coût du loyer - 555$ par mois.

M. Paquet - qui a étudié la sociologie à l'UQAM avant ses années de vagabondage - se trouve même un emploi. La coordonnatrice du Rassemblement des assistés sociaux du Témiscouata, Fanny Pilon, n'a pas hésité une seconde à lui donner sa chance. «C'est une bonne recrue. Il a un français impeccable. C'est un excellent communicateur», souligne-t-elle.

Âpres négociations

Malgré les efforts de réinsertion de l'homme, la partie n'est pas gagnée. Cela prend des mois de négociations avant que les parties en arrivent à une suggestion commune. S'il plaide coupable à la moitié des accusations, les avocats vont recommander au juge de lui imposer une peine suspendue assortie d'une probation de deux ans. Et surtout, ils vont suggérer de lui rendre ses chiens.

«On a ramé pour obtenir une entente comme ça», se souvient Me Braun. À la cour municipale, c'était du jamais vu.

Mais encore fallait-il que le juge ne trouve pas cela déraisonnable.

Le 1er août dernier, M. Paquet s'est présenté devant le juge vêtu d'un veston et d'une cravate, sans oublier des souliers propres. Un effort colossal pour cet homme qui n'accorde aucune importance à l'apparence physique. Il était arrivé à Montréal la veille en autocar, non sans avoir économisé plusieurs semaines à l'avance pour s'offrir le billet (78$).

Au début de l'audience, le juge Gilles Pelletier semblait dubitatif. Il s'est interrogé sur la clémence de la suggestion des avocats.

Ce n'est pas une cause typique de cruauté envers les animaux, s'est empressé d'expliquer l'avocat de la Ville, Gérard Laguë. Il n'y a pas eu d'usage de violence ni de cruauté délibérée. «Peut-être n'avait-il pas les moyens d'avoir autant de chiens», a avancé le procureur municipal.

Les explications de l'accusé

L'audience s'est poursuivie et le juge ne semblait pas encore tout à fait convaincu. «Qu'est-ce qui m'assure que vous allez avoir les ressources nécessaires pour les nourrir dans le Témiscouata?», a-t-il demandé à l'accusé.

C'est là que Mario lui a décrit avec beaucoup d'enthousiasme son nouveau travail auprès de l'organisme de défense des droits des assistés sociaux.

Le magistrat a fini par lui permettre de récupérer ses chiens. «Bonne chance, M. Paquet», lui a lancé le juge d'un ton empathique.

Cadeau de Noël

Mais sans voiture, comment l'accusé allait-il rentrer au bercail avec la meute? L'avocate, Me Braun, avait pensé à tout. Avec la complicité de son confrère, Me Benmouyal, elle s'est engagée à les livrer elle-même dans le Bas-Saint-Laurent.

Les deux avocats ont pris une journée de congé et ils ont transporté les sept chiens - l'un était mort à la fourrière - dans deux voitures. Onze heures de route aller-retour. Un cadeau de Noël au beau milieu du mois d'août.

Après 14 mois de séparation, M. Paquet a pu retrouver «sa famille».

Lorsque La Presse lui a rendu visite, début décembre, des amis l'aidaient à fabriquer un grand enclos extérieur pour les chiens. Il bouillonnait de projets.

Déterminé à ne plus dépendre de l'aide sociale, M. Paquet a récemment obtenu un contrat de recherche auprès d'un organisme local qui aimerait implanter un réseau de récupération de nourriture avec la collaboration des commerçants du coin. L'idée, ce serait de redistribuer les denrées invendues aux plus démunis.

Ici, la pauvreté est présente au détour de chaque rue, au fond de chaque rang. La MRC du Témiscouata remporte la triste palme de la MRC la plus défavorisée du Québec.

L'ancien sans-abri est bien placé pour motiver les autres à ne pas courber l'échine devant l'adversité. «Je dis toujours que la plus grande richesse se trouve chez les pauvres», souligne l'homme un brin philosophe.

Avec sa meute à nouveau à ses côtés, entouré de gens qui ont un esprit communautaire développé, Mario Paquet se considère aujourd'hui comme un homme riche. Il ne demande rien de plus.

Son cadeau de Noël, il l'a reçu en août cette année.

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