La pratique religieuse a beau être en baisse, jamais le sentier de pèlerinage de Compostelle n’a été aussi populaire qu’en 2019. Y compris chez les Québécois. La pandémie a mis sur pause les projets de plusieurs marcheurs, qui ignorent peut-être qu’il existe pas moins de 31 sentiers de marche de longue durée au Québec. Nous avons testé l’un des petits nouveaux, autour de l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, en Estrie.

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

Il ne faut pas se fier à son nom : le circuit de l’Abbaye n’est pas un pèlerinage religieux. C’est pour faire découvrir au public des secteurs moins connus des Cantons-de-l’Est qu’un groupe de sept maires du secteur du lac Memphrémagog se sont unis pour créer ce réseau. Le coup d’envoi a été donné en 2018 : 200 personnes se sont inscrites. Puis 340 en 2019. « Disons que la pandémie a freiné notre élan », dit la mairesse d’Austin, Lisette Maillé.

Au total, 145 kilomètres de marche répartis en 8 jours pour la boucle complète, mais on encourage les participants à y aller à leur rythme : un jour, trois jours, huit, il n’y a pas de mauvaise formule. L’hébergement est prévu dans des couettes-cafés, des hôtels ou en camping, selon le confort souhaité et les disponibilités. La distance prévue est d’environ 18 km par jour, avec un dénivelé plutôt faible.

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Le chemin est régulièrement balisé d’affichettes bleues. Il faut toutefois marcher dans le sens proposé pour s’y retrouver : il n’y a pas d’indications dans le sens inverse.

Car il faut bien distinguer les sentiers de longue randonnée — en montagne, comme le sentier des Appalaches — des sentiers de marche longue durée (comme Compostelle, notamment). Ici, on suit des chemins carrossables, mais secondaires, souvent en terre battue. « Des organismes nous ont fait remarquer que, au lieu de développer de nouveaux sentiers de randonnée, avec les problèmes d’érosion que cela peut causer dans la forêt, on serait mieux d’utiliser ce qui existe déjà », note Lisette Maillé.

Autre avantage : ces itinéraires avec hébergement et ravitaillement sont plus accessibles à tous. « C’est l’un des facteurs qui expliquent la popularité de ces circuits : il y a beaucoup de facteurs facilitants, comparé au sentier des Appalaches, par exemple », souligne Michel O’Neil, professeur émérite à l’Université Laval, auteur du rapport L’état de la marche pèlerine au Québec en 2019.

En 2019, 2318 personnes ont marché sur l’un ou l’autre des 31 chemins de longue marche du Québec ; une augmentation de 18,3 % par rapport à 2018 et de 66,3 % par rapport à 2016, indiquent les données recueillies par Michel O’Neil.

La portion sud

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On croisera plus de bêtes que de marcheurs sur le circuit. Ici, de jolies vaches à cornes. Plus loin : un héron, des dindons sauvages, et moult chevreuils.

Nous avons parcouru la portion sud du circuit, qui se fait normalement en cinq jours, généralement qualifiée de la plus jolie, bien que moins fréquentée par les participants (l’hébergement y est plus limité). Les routes sont plus tranquilles. Les villages, coquets. La campagne est joliment vallonnée. La première nuit s’est écoulée à Bolton. On nous a accueillie au gîte Boisé Rivière avec un bol de minestrone gargantuesque, du pain et des fromage locaux. « Il n’y a pas de restaurant dans le coin, il faut bien dépanner les marcheurs », dit Nathalie Paulin en souriant.

La pluie battante de la nuit n’avait pas suffi à chasser les nuages au petit matin, et le départ s’est fait sous les averses. La tentation était grande de prendre un raccourci pour arriver plus vite à destination, au sec. Mais il aurait fallu suivre une route provinciale où les voitures circulent vite et où les camions se font trop nombreux, en se privant des plus beaux points de vue qu’offrent les chemins de travers.

Les organisateurs du circuit ont prévu quelques « haltes relaxes ». On en croisera deux sur le très beau chemin Schoolcraft. Plus loin, on aurait aimé qu’il y en ait davantage, surtout sur le chemin entre Owl’s Head et l’Abbaye, 22 kilomètres qui chauffent les talons. « C’était notre objectif, cette année, de développer les à-côtés du circuit (d’autres haltes, des points d’eau, des boyaux d’arrosage mis à disposition par des particuliers, etc.), mais la pandémie nous a obligés à tout mettre sur pause », regrette encore Lisette Maillé.

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C’est à l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac que commencent les trois plus importantes variantes du circuit : la version de huit jours, et les deux de cinq jours formant une boucle soit vers le nord, soit vers le sud.

Avec quelque 2000 résidants permanents, Mansonville est le plus important village croisé sur cette boucle. La magnifique grange ronde en est le point d’orgue : c’est l’une des dernières du genre de la province — il n’y en aurait plus que cinq au Québec et guère plus dans le reste du pays — et elle vient d’être restaurée.

On peut refaire des provisions à l’épicerie du village, à la boulangerie dont la réputation dépasse de loin les limites du canton, et se reposer près de la rivière Missisquoi. Plusieurs marcheurs ont la bonne idée d’y passer deux nuits, pour parcourir — sans sac à dos — les kilomètres vers Highwater, avant de repartir vers Owl’s Head le surlendemain. L’itinéraire guide alors les marcheurs jusqu’au pont couvert de Mansonville. Le GPS nous fait remarquer que c’est la première fois depuis la mi-mars qu’on a mis les pieds aussi près de la frontière américaine, il y a 180 jours ou 1000 ans, on ne sait plus trop.

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La grange ronde de Mansonville vient d’être restaurée. Elle accueille le marché public les week-ends et des expositions.

Popularité grandissante

Après Owl’s Head, on longe le très calme étang de Sugar Loaf et croise quelques fermes tous charmes dehors : moutons, vaches noires, pommiers chargés de fruits. Plus loin : un héron, des dindons sauvages, et moult chevreuils. Le panorama est moins dépaysant qu’à Compostelle, cela va de soi. « Mais en Estrie, il y a plusieurs circuits très intéressants qui permettent de découvrir la région en détail », note Michel O’Neil, grand adepte de longue marche.

« La table est mise pour que [la marche longue durée] devienne de plus en plus populaire au Québec. Après la levée des interdictions, tout le monde ne voudra pas repartir à l’étranger, et on ne saura pas à quel coût ce sera possible », remarque Michel O’Neil.

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Le très paisible étang de Sugar Loaf

« On a fait ce circuit pour mieux faire connaître la région, et que les gens soient plus actifs, remarque Lisette Maillé. On nous a dit que, même en habitant la région, on n’a pas toujours accès à la campagne ou à la nature. On a voulu améliorer ça. » Ce sera d’autant plus apprécié pendant cette période de restrictions où le Québec est (re)devenu notre principal terrain de jeu pour les vacances.

Il est à noter que près de 80 % des marcheurs — enregistrés — sur le circuit sont des femmes, venant principalement de Montréal, de l’Estrie ou de la Montérégie.

Se lancer

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Quelques haltes sont prévues tout au long du parcours, où l’on retrouvera des chaises pour se reposer. Des points d’eau doivent être ajoutés prochainement.

En temps « normal », les marcheurs doivent s’inscrire auprès de l’organisation responsable du circuit de longue marche, qui leur fournira un permis de stationnement pour la durée du séjour et de l’aide pour la planification, moyennant des frais de 40 $. L’enregistrement a été suspendu depuis le début de la pandémie, mais le site fournit toute l’information requise pour se préparer de façon autonome. Le sentier est bien balisé, à condition de circuler dans le sens choisi par les organisateurs — le plus agréable, dit-on. Le circuit promet d’être particulièrement spectaculaire à l’automne.

> Consultez le site du circuit de l’Abbaye