Dans le film tourné par Pierre Perrault et ses compagnons de tournage en avril 1962, les pêcheurs arpentent le Saint-Laurent à la recherche de bouts d'arbrisseau plantés par leurs ancêtres. Car si l'hiver la glace a raclé les battures et cassé les longues perches, les bouts de bois enfouis dans le sol, eux, sont restés intacts. C'est ce qu'on appelle la « trace « de la pêche aux marsouins. Qu'importe si elle a été tendue pour la première fois par les sauvages ou les premiers colons. L'essentiel, dit Grand Louis, est de faire quelque chose « pour la suite du monde «. De garder la trace pour les générations qui suivront.

Mélanie Roy LA PRESSE

Cinquante ans après Pour la suite du monde, les descendants de Grand Louis, Abel Harvey, Marie et Alexis Tremblay confirment qu'ils ont pris la suite en main.

Derrière la maison d'Alexis Tremblay fils, 90 ans, s'élève la grange bâtie par son père, baptisé Alexis lui aussi, le «patroneux de la place» (c'est son fils qui le dit) du documentaire de Perrault. Cette grange qui sert d'habitude de hangar à bateau, c'est aussi celle dans laquelle il est mort, en tuant un cochon. «La grange de sa vie», dit Francine Tremblay, fille et petite-fille des deux Alexis. Dans la foulée des festivités organisées à l'occasion du 50e anniversaire de Pour la suite du monde, elle a eu l'idée d'y monter une exposition-hommage, à la fois aux artisans du film et à ses flamboyants acteurs.

Passionnée d'histoire et admiratrice de la filmographie au grand complet de Perrault, Francine Tremblay a orchestré, malgré l'exiguïté du lieu, un sacré voyage dans le temps. Elle a glané des souvenirs à gauche et à droite, puisé dans sa collection et rapatrié de Montréal des artefacts liés au film et à la pêche aux marsouins. Et ne s'est pas gênée au passage pour convier les collaborateurs de Perrault à faire «un retour de collégiens» en terre coudriloise. Michel Brault, Fernand Dansereau, Werner Nold (monteur), Marcel Carrière (preneur de son), Yolande Simard-Perrault ont accepté l'invitation et sont tous venus à la projection du film sur écran géant le 24 août dernier.

Dans la grange d'Alexis, on peut donc voir un canot à glace utilisé pour les traversées du fleuve, des «pisse-drette» (petits bateaux en bois) que Léopold a appris à fabriquer aux enfants, des costumes d'époque, des chicots conservés par Yolande Simard-Perrault, des masques de Mi-Carême, des documents, des photos, des citations, des portraits. Mais surtout, des témoignages de ceux «qui l'ont vécu». Et de d'autres qui ne l'ont vécu qu'à travers le cinéma de Perrault, ce qui revient un peu à l'avoir vécu pour vrai tant il est ancré dans l'imaginaire des gens de l'Isle-aux-Coudres.

L'exposition est encore ouverte aux visiteurs pour quelques semaines au 1018, chemin des Coudriers. Aussi longtemps que le temps le permettra et qu'il ne mettra pas en péril la conservation des archives présentées, dans la mesure où la grange n'est pas munie d'un système de chauffage. À quand, une exposition permanente ?