(Mahahual, Mexique) Takata, centre de plongée et de recherche en écologie marine fondé par deux Québécois, un Chilien et un Bolivien, souhaite faire du village de Mahahual, au Mexique, un modèle de protection de l’environnement et de tourisme responsable. Nous leur avons rendu visite l’hiver dernier.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Mahahual est un village qui vit en grande partie du tourisme de masse généré par les énormes bateaux de croisière y accostant depuis près de 20 ans. La COVID-19 a mis un sérieux frein à cette industrie, même s’il n’y a eu aucun cas dans le petit pueblo. Il est possible que les croisiéristes ne reviennent pas avant 2021. Les touristes individuels, eux, ont tranquillement recommencé à fréquenter le village situé à quatre heures au sud de Cancun. Le centre de plongée de Takata accueillera bientôt ses premiers élèves de la saison.

Pour les fondateurs de Takata, qui ont passé les derniers mois à préparer des paniers de nourriture pour la communauté, entre autres, c’est une occasion complètement inattendue de changer la base de l’économie du village, de donner des emplois à des gens de la communauté, de les sensibiliser encore plus à l’importance de préserver ce petit joyau caribéen.

PHOTO FOURNIE PAR TAKATA

Cancún, Playa del Carmen et maintenant Tulum n’ont pas échappé au surdéveloppement. Il suffit de regarder le documentaire The Dark Side of Tulum pour voir comment le tourisme peut avoir des effets dévastateurs sur l’environnement. Bacalar, sur la côte sud-est du Mexique, serait aussi en danger. Le New York Times l’a d’ailleurs récemment qualifié de « prochain Tulum ».

> Lisez l’article du New York Times (en anglais)

Mais les Québécois Cassiopea Carrier-Doneys et Nicolas Gosselin, le Chilien Pablo Calderón Cádiz et le Bolivien Tomas Enrique Bacarreza ont décidé de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que Mahahual ne soit pas le prochain Tulum.

PHOTO FOURNIE PAR TAKATA

Tomas Enrique Bacarreza, Cassiopea Carrier-Doneys, Pablo Calderón Cádiz et Nicolas Gosselin

Avec ses programmes de recyclage, de conscientisation dans les écoles, de restauration de coraux et d’écocertifications pour les commerces locaux, entre autres, l’ONG Takata a déjà eu un impact considérable sur les habitudes d’une partie des 2000 habitants du village.

La genèse

C’est sur une plage d’Utila, au Honduras, il y a une dizaine d’années, que l’idée de Takata est née. Une bande d’amis unis par leur amour de l’océan et de la plongée sous-marine rêvait d’ouvrir un centre porté sur les bonnes pratiques et l’écologie marine. La vie étant ce qu’elle est, le groupe s’est écrémé, pour ne laisser qu’un noyau de quatre très motivés défenseurs des océans. Officiellement, Takata a vu le jour en 2016.

Pourquoi Mahahual ?

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Cassiopea Carrier-Doneys

Nous sommes arrivés ici grâce à mon stage de maîtrise. L’endroit était magnifique et tout petit. On s’est dit que c’était le bon temps pour investir et que ça avait la taille idéale pour avoir un impact.

Cassiopea Carrier-Doneys

Originaire de Québec, la jeune trentenaire a fait un baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval, puis une double maîtrise à l’Université de Sherbrooke en gestion de l’environnement et biologie (écologie internationale). C’est elle, la tête chercheuse du groupe.

Son mari, Pablo Calderón Cádiz, se destinait à une carrière d’acteur, puis a bifurqué vers l’enseignement de la plongée sous-marine. L'instructeur gère l’école de plongée. Nicolas Gosselin a travaillé chez Red Bull et s’occupe du volet marketing de Takata. Tomas Enrique Bacarreza est responsable de l’expérience client.

Les effets du surtourisme

Le premier matin de notre séjour caribéen, on se rend au quartier général de Takata. Une bande d’amis venus du Maine rentre de sa première plongée, tandis qu’un autre groupe apprend la théorie à l’intérieur. L’ambiance est très amicale. Les installations de Takata, bien modestes : un petit bâtiment de plain-pied, une plateforme extérieure de bois battue par le vent et le sel, quelques bûches autour d’un rond de feu, une cabane qui abrite la cuisine extérieure minimaliste où un employé prépare des repas végés pour les hommes et femmes-grenouilles affamés. Bientôt, il y aura aussi quelques cabanas ultra-écologiques pour héberger les clients.

PHOTO ARMANDO GASSE, ADAPTUR/ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des coraux touchés par le phénomène de blanchiment au large de la côte de Quintana Roo, l’État où se trouve le village de Mahahual

Mahahual, que frôle la barrière de corail méso-américaine, est un paradis de la plongée sous-marine. Ou peut-être devrions-nous dire « était » un paradis de la plongée ? La barrière s’est gravement détériorée dans les 20 dernières années, si bien qu’il resterait à peu près 3 % de la couverture corallienne qu’on trouvait autrefois dans les eaux cristallines de cette portion de la mer des Caraïbes.

La nature a commencé à se détériorer à Mahahual avec le développement touristique amorcé au début des années 2000, par la construction d’un port d’escale pour croisières. Plus de 50 hectares de mangroves ont été détruits pour la construction d’une vingtaine d’hôtels et d’un quartier d’habitation. On a dragué la lagune afin de faire des passages pour les bateaux.

PHOTO ÈVE DUMAS, LA PRESSE

Des centaines de milliers de croisiéristes débarquent dans le port et débordent sur la promenade chaque année.

La destruction de la mangrove, de la végétation dunaire et de l’herbier marin a eu pour conséquence de laisser échapper sédiments et nutriments qui, en quantité trop élevée, étouffent les coraux, en plus de détruire ces filtres naturels essentiels au récif.

Une vingtaine d’espèces de poissons sont disparues, la pêche s’est effondrée, 43 hectares de couverture corallienne ont été perdus.

En 2017, il restait à peu près 10 % de la biodiversité que les eaux quasi vierges de Mahahual contenaient avant l’arrivée du tourisme de masse. Aujourd’hui, Cassiopea Carrier-Doneys estime que ce pourcentage a encore chuté, pour atteindre à peu près 5 %.

Les programmes de Takata

Avant de se lancer dans les grands chantiers, il a fallu partir de la base et instaurer un programme de recyclage. « Ce n’était pas vraiment dans les plans, mais on n’a pas eu le choix, puisque ça n’existait pas, a expliqué Pablo Calderón Cádiz pendant le trajet entre l’aéroport de Chetumal et Mahahual. On devrait bientôt se lancer dans le compostage. »

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Des déchets portés par les courants échouent sur la plage de Mahahual, également envahie d’algues.

Si les plongeurs sont souvent sensibles à la dégradation de l’environnement, les habitants et travailleurs de Mahahual, eux, l’étaient moins, surtout par manque de conscientisation. En travaillant avec les écoles, les organisations et les entreprises locales, Takata aide à accroître la connexion entre les individus et la nature qui les entoure. L’ONG offre une certification maison gratuite aux commerçants qui font des efforts pour s’approvisionner de manière responsable, pour bien gérer leurs matières résiduelles et pour éviter de gaspiller eau et énergie, entre autres. Aujourd’hui, environ 80 % des hôtels et restaurants du village sont certifiés.

PHOTO FOURNIE PAR TAKATA

Le travail du centre de recherche est à ce point renommé que Cassiopea travaille avec quelques universités et reçoit chaque année de plus en plus de stagiaires, une main-d’œuvre bienvenue.

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Nous avons assisté à une séance de remue-méninges dans une classe du Colegio de Bachilleres. Sur la photo : Wayana Carrier-Doneys, la stagiaire Léa Provencher et Cassiopea Carrier-Doneys.

Léa Provencher, étudiante à l’Université de Sherbrooke, y était lors de notre passage. Nous avons assisté à une de ses séances de remue-méninges dans une classe d’adolescents du Colegio de Bachilleres. Ils participaient activement au choix d’un projet écologique concret à réaliser dans les semaines qui suivraient et se sont entendus pour un grand nettoyage de rive.

La suite

Les activités de Takata ne s’arrêtent pas là. « On vient de créer une visite guidée pour les croisiéristes qui sont intéressés à la culture locale et à l’écotourisme. On l’a donnée aux voyagistes du port sans leur demander un sou », raconte Pablo.

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Au Colegio de Bachilleres, plusieurs initiatives pour économiser de l’énergie, recycler et sensibiliser les élèves ont déjà été mises en place.

Un jour, Takata aimerait bien recevoir du soutien à son tour. Pendant le séjour à Mahahual, on finit par comprendre que Cassiopea a vécu un passage à vide, l’hiver dernier. Une sorte de fatigue de compassion alimentée par un sentiment d’impuissance devant la dégradation de son environnement. Elle s’est depuis refait des forces et a repris le combat avec un regard plus zen.

L’environnementaliste et son équipe ont de grandes idées et l’expertise pour les mettre en place : achat de biodigesteurs pour le traitement des eaux usées de la communauté, installation de bouées sur les sites de plongée, restauration de coraux à très grande échelle, construction d’un laboratoire pour étudier les maladies coralliennes. Ce ne sont pas les projets ni la motivation qui manquent. L’argent, par contre…

Comment restaurer une barrière de corail

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Des panneaux s’excusent de la présence d’algues sur la plage de Mahahual.

La restauration de coraux est une des actions les plus directes que fait Takata sur son environnement. La biologiste d’origine colombienne Juliana Acero a fait de la restauration de coraux sur la Grande Barrière en Australie. Elle travaille chez Takata depuis un an et demi. Après avoir fait un important travail de cartographie des habitats de Mahahual, elle a veillé à l’installation de la première « pouponnière à coraux ». Il s’agit d’une structure sur mesure installée au fond de l’eau. On y accroche des fragments de coraux qui y grandiront pendant plus d’un an. « Nous avons choisi deux types de coraux menacés, le corne d’élan (Acropora palmata) et le corne de cerf (Acropora cervicornis). » Une fois les fragments bien poussés, ils seront réimplantés sur le récif, à l’aide d’une perceuse. « Notre objectif est de couvrir 300 mètres carrés au cours des cinq prochaines années, à l’aide de huit pouponnières. L’avantage de notre structure, c’est qu’elle peut être reproduite assez facilement et à faible coût. On souhaite que d’autres centres de plongée s’y mettent », conclut Juliana.

> Regardez le documentaire The Dark Side of Tulum (en anglais)