Rue Dufresne, Centre-Sud. La tête dans un nuage de fumée, Dédé place la fiole au-dessus de sa bouche. Je détourne les yeux vers la télé qui diffuse un vidéoclip de Marie-Mai, mais c'est plus fort que moi : il faut que je regarde. Puis il incline légèrement la tête, inhale, expire. Rien de trop traumatisant.

Catherine Perreault-Lessard, Urbania CYBERPRESSE

Pour la plupart des gens, le Montréal de la rue se limite aux reportages d'Enjeux sur la prostitution, aux articles sur les gangs de rue dans le Journal de Montréal et aux émissions de télé de Dan Bigras. Moi j'en voulais plus. Je voulais faire comme les Aventuriers du timbre perdu et sauter à pieds joints dans l'image. À la suite d'une entrevue avec une travailleuse de rue du Centre-Sud, j'ai décidé de passer une nuit dans Ville-Marie avec un gars de la rue : Capone, l'un des itinérants les plus célèbres de Montréal et les plus respectés du milieu, un leader, un vieux de la vieille qui consomme encore, mais qui sait à quel moment s'arrêter. Avec lui, je savais que j'aurais accès aux endroits de la ville où la madame de la rue Panet n'a jamais mis pied et surtout, je savais que je serais en sécurité. Un peu comme la fille qui sort avec le boss de la gang au primaire. Le 31 août, le jour du chèque, je l'ai contacté pour lui demander de passer la nuit en sa compagnie. Il a accepté de me rencontrer le soir même, au coin des rues Sainte-Catherine et Berri.

31 AOÛT / 20 H 30, AVENUE LOUIS-HÉBERT /

La météo annonce de la pluie. Après maintes hésitations, je décide d'enfiler mon manteau et ma casquette noire. Je garde mes souliers en vernis rouge par simple coquetterie. Avant de partir, j'appelle mon ami David pour lui demander de laisser son cellulaire ouvert. Réflexe de fille de la Rive-Sud.

21 H, RUE SAINTE-CATHERINE /

Devant le Archambault Berri, j'attends Capone, qui surgit fi nalement de nulle part. Il est vêtu d'un chandail à capuchon blanc Ogunquit, d'un pantalon d'armée, et ses longs cheveux bruns sont coiffés d'un béret basque. L'homme qui se tient devant moi n'a rien du sans-abri cliché avec des vêtements troués et des dents jaunes. Bien au contraire. Il a l'air d'un bum, voilà tout. En le regardant, je me demande une fois de plus dans quoi je me suis embarquée.

Je lui propose d'aller prendre un café, histoire d'apprivoiser le personnage et surtout pour m'assurer que je suis bel et bien en sécurité, seule, avec cet homme aux mains serties de bagues en argent et enrobées de gants de cuir.

21 H 15, RUE SAINT-DENIS /

Sur la terrasse du Second Cup Saint-Denis, Capone me raconte son histoire. Né sur la Rive-Sud, il a connu une enfance heureuse : famille de classe moyenne, parents aimants, travaillants. S'il s'est retrouvé sans logis, c'est à cause d'une histoire avec la police qui a tourné au vinaigre. Recherché, il a choisi de refaire sa vie dehors et d'emprunter l'identité du célèbre mafieux pour ne pas se faire retracer. Voilà douze ans qu'il est sans domicile fi xe, douze ans qu'il vit dans des squats dissimulés partout sur l'Île et qu'il passe ses nuits emmitouflé dans son manteau en carbone, plutôt qu'à la Mission Old Brewery. Pour lui, la rue, c'est un mode de vie qu'il prend au sérieux. Même s'il consomme toujours de la drogue, il oeuvre à titre de « pair aidant » auprès des autres itinérants et toxicomanes. Il leur fournit des seringues, il les conseille, les guide, écoute leur souffrance. Sa façon à lui d'oublier la sienne.

Une fois mon café terminé, je suis prête à partir. Étonnamment, naïvement peut-être, Capone m'inspire confiance. « Avant de partir, faut que j'aille acheter des cigarettes, dit-il. Je connais un Indien qui m'en vend 200 pour 5 $ pas loin de la Place Dupuis... »

23 H, RUE SAINT-HUBERT /

Premier arrêt, Capone m'entraîne dans un stationnement de la rue Saint- Hubert. « Ici, c'est l'un des gros points de vente de drogue du Quartier Latin », dit-il. Derrière des conteneurs, une quinzaine d'hommes discutent, vont et viennent, s'échangent des smokes, se passent de la dope. Un vrai tourbillon. Capone parle à tout le monde et moi, je reste bien collée à ses côtés. Je les regarde délirer, en leur renvoyant des sourires forcés.

-Toi, t'es une bourgeoise ? me lance soudainement Capone.

-Euh... non... Ben, ça dépend...

Je regarde mes souliers en vernis rouge. La fi lle du 450 est démasquée.

MINUIT, RUE ONTARIO /

Capone et moi remontons la petite rue Champlain. Il fait sombre. Arrivés coin Ontario, je m'arrête devant le CitiBar : un bar qui a l'air clean vu de l'extérieur, mais où traînent toujours une trâlée de transexuels. Capone accepte de m'y accompagner.

Je passe la porte et balaie le bar du regard. L'endroit est plein à craquer. Prostitués transexuels et clients de tous les genres jouent au billard, boivent de la bière, se draguent. Je suis la seule fille, fille. Puis, mes yeux se fixent sur le stage : en avant de moi, un homme déguisé en femme, coiffé d'une ridicule perruque blonde et vêtu d'une paire de jeans très serrée fait du lipsync sur une musique d'Annie Villeneuve. La scène est surréelle. Incapable de contenir mon malaise, j'éclate de rire et demande à Capone de sortir.

Une fois à l'extérieur, nous marchons quelques pas avant de nous immobiliser coin Ontario et Papineau. Capone me parle de l'ancienne piquerie qu'il y avait autrefois en haut du Pub Jacques- Cartier.

-L'auberge Jolicoeur, c't'ait la pire piaule qu'y'avait pas. Les filles allaient là avec leurs clients. Les gens se piquaient dans les chambres... Pis le proprio de l'hôtel était trop con pour mettre des bacs pour les seringues, fait que y en avait toujours plein dans les conteneurs dans la ruelle en arrière. Le monde allait fouiller dans les vidanges pour les prendre, pis y se faisait des wash avec.

-Des wash ?

-C'est quand tu vides plein de seringues, pis que tu récupères toute le liquide pour te l'injecter.

Je ravale ma salive silencieusement.

-Mais tu l'sais qu'Ontario c'est la rue de la prostitution ?

-C'pas Sainte-Catherine ?

-Ben c'est différent. Les fi lles chargent pas 150$ comme sur Sainte-Cath. Elles ont pas de pimp non plus. Ici, elles font ça pour moins cher, genre 10-20 piasses. Pis elles sont à leur compte.

-Elles sont où, là, j'les vois pas ?

-On est le premier du mois. Elles ont pas besoin d'argent. Elles sont dans les crackhouse en train de consommer leur chèque.

-Ils sont où, les crackhouse ?

-Ben, y en a beaucoup dans Hochelaga, sur Sainte-Catherine, sur Lafontaine. Beaucoup aussi dans le Quartier latin et dans Montréal-Nord. Avant, y en avait plein sur les avenues à Verdun, mais la police est rentrée là-dedans. Depuis, ça se passe au métro Charlevoix, dans Pointe-Saint- Charles. Faut dire qu'les crackhouse, ça a beaucoup changé dans les dernières années... Avant, c'était le milieu [nldr : le crime organisé] qui gérait ça. Ils louaient un appartement et les gens s'y rendaient pour consommer. Aujourd'hui, les dealers prennent possession d'un lieu désaffecté, souvent insalubre, pis ils l'occupent. Les clients s'y rendent pour consommer du crack et certaines filles amènent leurs clients, jusqu'à ce que les voisins s'en rendent compte pis qu'ils appellent la police. Généralement, ça dure un mois. Ensuite, ils changent de place.

À ce moment précis, je ferais tout pour que Capone me fasse visiter l'une de ces crackhouse. Pour voir des gens paranoïer parce qu'ils sont trop high et devenir complètement fous parce qu'ils sont trop low. Je veux voir des seringues, du sang, des wash, du crack. Découvrir son monde qui est à des années-lumière du mien.

-Crois-tu que tu pourrais m'y emmener ?

00 H 30, RUE DUFRESNE /

Mon guide m'entraîne sur Dufresne, située juste derrière la prison Parthenais. Capone s'immobilise devant un duplex. « Avant, j'avais un crackhouse au deuxième », explique-t-il. « Y avait une fi le d'attente pres que aussi longue que la rue pour entrer ! » Aujourd'hui, impossible de se douter de quoi que ce soit : le crackhouse est devenu un appart tout ce qu'il y a plus de normal. Meublé Ikea. Sa phrase à peine terminée, il se retourne pour sonner à la porte derrière lui. « Ça te dérange-tu, on va arrêter chercher des cigarettes chez mon ami ? » Je n'ai pas le temps de répondre que la porte s'ouvre déjà.

Un homme d'une cinquantaine d'années apparaît.

-Salut Capone.

-Est-ce que Dédé est là ?

-Entre.

Un épais nuage de fumée s'échappe de l'appartement meublé de bibelots de chats, de statues de la Sainte-Vierge et d'un immense écran géant branché sur Musimax. Trois gars sont assis autour de la table en mélamine noire couverte de bouteilles de Boréale, de pailles, de cigarettes et de cendriers. Le premier, c'est Dédé. Un grand maigre, souriant. À côté de lui, en chemise blanche avec des bretelles, c'est Gérard. Il a l'air si âgé qu'il pourrait être mon grand-père. Et finalement, à l'autre bout de la table, Marc, le plus jeune des trois, qui porte un chandail psychédélique de Yes.

-A' veut de la neige ? demande Dédé.

-Non, c't'une journaliste. Elle fait un article sur la rue.

-Ah bon. Assis-toi. Veux-tu quelque chose à boire ?

Verre de Coke à la main, je m'assois sur la chaise berçante en cuir, en me disant que ma mère ferait sûrement une syncope si elle me voyait dans cet appart' de Centre-Sud. Je suis à peine installée que Dédé, complètement gelé, déballe son sac.

-T'sais la rue, c'est pas plus beau, pas plus laid. C'est juste différent. Moi avant j'avais toute. Une maison, un chalet, des enfants, une femme. Toute. Pis j'ai toute quitté. Il fallait que je l'essaie. J'suis resté là un maudit boutte, pis j'ai aimé ça.

On est comme une grande famille dans la rue. Là aujourd'hui, j't'en appartement pis je pense rien qu'à une chose : y retourner.

-Étais-tu heureux dans la rue ?

-Oui.

-Plus que maintenant dans ton appartement ?

-Oui. J'ai peine à croire ce qu'il me raconte. Mais je le crois sur parole. Dédé est trop vieux, trop expérimenté pour jouer une game. Il poursuit :

-T'sais l'hiver, quand tu te r'trouves dans un champ, tu' seul, pis qu'y fait moins vingt, tu penses à toi, à ta vie. La rue, c'est le meilleur endroit pour faire le point. J'étais bien, pis je manquais jamais de rien, surtout pas à manger.

Ceux qui mangent pas, c'est parce qu'ils sont trop paresseux pour se lever le cul pour aller en chercher. Y a 116 organismes qui donnent de la bouffe à Montréal ! Moi, j'tais même plus gros quand j'étais dans la rue...

Impossible d'interrompre Dédé. Pendant une heure, il enchaîne les histoires, comme les cigarettes. Il parle de Céline Dion qu'il aime tant. De Nancy, une prostituée qui a reçu de la coke de sa mère pour ses 13 ans. Elle en a aujourd'hui 26, elle souffre de troubles bipolaires et vient de tomber enceinte de Michel, un transexuel. Je l'écoute et renvoie la balle, tout en retenant mes haussements de sourcils et mes cris d'étonnement... Soudain, Dédé arrête de parler pour appeler son pusher. Dix minutes plus tard, il tient entre ses mains un minuscule tube de verre.

-S'cuse-moi de faire ça devant toi ma chérie, mais t'es chez nous.

-Non, non. Ça va. Je lui réponds que ça va, mais ça ne va pas du tout.

J'ai les mains moites, le coeur qui bat comme lorsque j'étais petite et que j'attendais en ligne pour faire le Boomerang à la Ronde. Stay cool. La tête dans un nuage de fumée, Dédé place la fiole au-dessus de sa bouche. Je détourne les yeux vers la télé qui diffuse un vidéoclip de Marie-Mai, mais c'est plus fort que moi : il faut que je regarde. Puis il incline légèrement la tête, inhale, expire. Rien de trop traumatisant.

Quelques secondes plus tard, Capone se lève pour aller aux toilettes. J'attends. Dix, quinze, vingt minutes... Puis, il revient. Incroyablement calme. Alors qu'il était si verbeux depuis le début de la soirée, voilà qu'il se referme comme une huître et qu'il arrête de parler. Je sais par son attitude qu'il a consommé. Mais quoi? Plus tard, lorsque je lui demande ce qu'ils ont pris, Capone m'avoue que c'était du crack.

Il est trois heures du matin. Je propose à Capone d'y aller. En sortant de l'appartement, Dédé nous suit, fait un court arrêt au parc Coupal et revient. « Je viens de voir la petite Marie dans le parc », dit-il. « Quand je suis arrivé, elle chialait qu'elle n'avait pas eu de client. J'lui ai donné une cigarette, pis une auto est arrivée pour l'embarquer. J'crois ben que j'lui ai porté chance ! » Porté chance.

3 H, RUE SAINTE-CATHERINE EST /

-Bon, tu veux voir c'est quoi un crackhouse ?

-Oui.

Capone m'amène de l'autre côté du pont : dans Hochelaga, là où ça brasse pour vrai. Nous marchons sur la rue Sainte-Catherine et il s'arrête devant un appartement complètement délabré qui donne sur la rue. « Ici », dit-il.

Nous ouvrons la porte du bloc qui est débarrée. À l'intérieur, une série de portes, dont l'une où il est inscrit « Albert » à la mine. Plus loin, on entend du bruit, et de la fumée s'échappe de sous la porte. « C'est là », dit Capone. Mon pouls s'accélère. Il me regarde, hésitant...

Puis me ramène dehors.

« Je peux pas t'amener là, c'est trop dangereux », dit-il. « Les gens qui entrent dans les crackhouse doivent absolument consommer... Quand ils ont fini, ils doivent partir pour laisser la place à d'autres. Ils n'aimeraient pas ça que tu sois là, pis y se douteraient de quelque chose s'il te voyait. Surtout le dealer. Pis en plus y a du monde qui font des psychoses... Non, c'est trop dangereux. »

4 H 30 BOULEVARD SAINT-LAURENT /

Sur le chemin du retour, je le bombarde de questions.

-Pis les hlm Jeanne-Mance, en face du cégep du Vieux, c'tu vrai que c'est fou ?

-Moins qu'avant. Nous autres on appelle ça le « Project ». C'est les Noirs qui contrôlent ça.

-Pis Saint-Laurent/Sainte-Cath, c'tu encore là que ça se passe ?

-C'pas si pire que ça. C'pas dan-ge-reux.

-Qu'est-ce que tu regardes à terre ?

-Rien.

-Là, comment est-ce que tu vois Montréal ?

-Comme toi.

Visiblement, Capone commence à en avoir marre de toutes mes questions. Puis il s'arrête devant un hôtel coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent : le Botero. « Là, c'est le plus grand bordel en ville. C't'un motel de passes. Moi, j'rentre jamais là, y a toujours des descentes », dit-il. La porte est ouverte. Devant moi, un immense escalier orange. Mon coeur bat à tout rompre à la seule idée d'y rentrer.

HÔTEL BOTERO, UNE SEMAINE PLUS TARD

Je grimpe les escaliers oranges. Au comptoir, je demande une sieste d'une heure en échange de 20$. L'employé m'assigne la chambre la plus isolée de l'hôtel, en me tendant deux débarbouillettes. Même pas de clé. Dans les corridors, je croise des hommes et des femmes qui courent de tous bords tous côtés à la recherche de smack. Je croise des prostituées tellement puckées, aux bras de leur client tellement straight. Dont l'une, qui a l'air âgée d'à peine 15 ans. Une fois dans la chambre, le photographe prend quelques photos du lit insalubre et des draps jaunis, dans lesquels même un sans-abri n'oserait pas se coucher. Chaque fois qu'il appuie sur le déclencheur, je simule des cris de jouissance pour camoufler le bruit de son appareil et éviter tous soupçons. Après vingt minutes à tourner en rond, je sors de la chambre. Dans le corridor, un autochtone, complètement stone, bave par terre. Je fais mon chemin jusqu'à la réception, remets les débarbouillettes au commis, puis part en lui feignant le sourire de la fille qui vient de baiser.

6 H, RUE BERRI /

De retour à notre point de rencontre, je dis au revoir à Capone, épuisée. J'ai le goût de le serrer dans mes bras, mais je me retiens. Je dis merci, puis rembarque dans ma voiture.

7 H, AVENUE LOUIS-HÉBERT /

J'arrive chez moi, prends un grand verre d'eau et saute dans mon lit pour m'enrober dans ma couette blanche en plumes d'oie. Je suis complètement vidée. Incapable de fermer l'oeil.

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