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Cyberintimidation: les profs aussi y goûtent

Si les adolescents se servent de l'Internet pour s'intimider entre eux, ils n'oublient pas non plus leurs enseignants. Ils les filment à leur insu en train de péter les plombs et mettent les images sur YouTube. Ils les injurient ou lancent de fausses rumeurs à leur sujet sur Facebook. En Ontario, 85 % d'entre eux ont déjà reçu des courriels intimidants. Dernier volet de notre série sur la cyberintimidation.

Après la mort de sa femme, Serge Boutin* s'ennuyait. À presque 60 ans, il a décidé de devenir enseignant en informatique dans une école secondaire privée des Laurentides.

De nature assez sévère, M. Boutin a suscité la grogne des élèves en remettant une évaluation avec un nombre élevé d'échecs.

Quelques semaines plus tard, la police débarquait. Un enseignant a alors entendu un jeune lancer: «Ils viennent arrêter le pédophile!» Le personnel de l'école a découvert que le supposé pédophile, c'était Serge Boutin.

L'homme était l'objet de rumeurs sur l'Internet. En s'échangeant des courriels ou en clavardant sur MSN, des élèves affirmaient faussement qu'il était pédophile.

Dans toute cette histoire, l'école n'a sanctionné qu'une élève. En classe, elle avait fait un lien avec les mœurs libertines de la Rome antique et M. Boutin. La jeune a été forcée de s'excuser. Mais le mal était fait. Serge Boutin a pris un congé de maladie, suivi d'une préretraite.

«Il venait revivre en venant travailler à l'école, raconte son ancien collègue et vice-président de syndicat, qui préfère taire son nom. Il a été profondément brisé. Récemment, il me confiait qu'il n'osait plus mettre les pieds dans certains lieux publics. Quand il regarde les nouvelles et qu'il est question de pédophilie, il est tout à l'envers.»

«Les enseignants masculins sont vulnérables dans le contexte actuel du milieu éducatif», ajoute-t-il. Des élèves cyberintimident leurs camarades de classe, mais aussi leurs enseignants. Il existe même des sites où les jeunes les évaluent. L'un des plus populaires est Rate my Teacher. Il n'est pas rare d'y lire des commentaires racistes ou homophobes. L'an dernier, l'Ordre des enseignantes et des enseignants de l'Ontario (OEEO) a sondé 1000 de ses membres. Près de 85% d'entre eux avaient reçu des courriels intimidants.

Sous le couvert de l'anonymat, plusieurs enseignants du secondaire ont raconté à La Presse des incidents de cyberintimidation dont avait été victime un collègue. Dans tous les cas, la direction n'a pas pris les mesures qui s'imposent, estimaient-ils. Par exemple, une enseignante a eu droit à un cocktail d'insultes sur Facebook, après que des élèves eurent été renvoyés à la maison au beau milieu d'un voyage en Europe.

Sentiment d'impuissance

Depuis peu, les syndicats d'enseignants réagissent. Il y a deux mois, la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE) a adopté un plan d'action pour faire face à la cyberintimidation. «Nous ferons pression sur les gouvernements pour qu'il y ait des politiques», explique la présidente Emily Noble.

Au Québec, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a commandé un rapport de recherche pour mesurer l'ampleur du phénomène. «C'est une préoccupation de nos membres. Des drames nous sont racontés, a dit à La Presse le président Réjean Parent. Il y a un sentiment d'impuissance, car il n'y a pas de plan d'action. Mais d'abord, il faut faire un diagnostic.»

«De plus en plus, les élèves parlent de leurs professeurs sur des sites de réseautage comme Facebook. Ils disent que tel professeur pue, que tel professeur est gai, explique Shaheen Shariff, chercheuse à la faculté d'éducation de l'Université McGill. Les jeunes ne pensent pas que c'est de la cyberintimidation. Ils pensent que ce sont des conversations privées. Or, cela affecte la réputation des professeurs, cela altère leur autorité.»

Selon Mme Shariff, les écoles et les commissions scolaires ont tardé à prendre leurs responsabilités face à la cyberintimidation. Elles se réveillent enfin, car c'est au tour des enseignants d'en être victimes. «Les écoles se disaient que ce n'était pas leur rôle, mais celui du parent. Même si les jeunes impliqués sont des élèves de l'école.»

«Il faut que les écoles arrêtent de penser que cela n'a rien à voir avec l'école», lance Mario Asselin, directeur d'Opossum, une entreprise québécoise spécialisée dans les technologies éducatives. C'est un peu comme avec la drogue. «Pour beaucoup d'écoles, ce qui est interdit n'existe pas.»

Dans les établissements de la Commission scolaire de Toronto, la cyberintimidation peut valoir une suspension et même un renvoi définitif de l'école. Depuis ce printemps, le cellulaire est également proscrit. Au Québec, on n'en est pas encore là. L'Association des commissions scolaires anglophones a mis sur pied un comité d'experts qui se penchera sur la cyberintimidation. La Fédération des établissements d'enseignement privés travaille sur un guide dans lequel il en sera question.

À la Commission scolaire de Montréal (CSDM), il n'y a pas de réglementation spécifique. «On considère la cyberintimidation au même titre que l'intimidation, et l'intimidation existe depuis que le monde est monde», fait valoir Pierre Chartrand, coordonnateur du Bureau des relations avec la communauté. «Il y a des cas extrêmes sur l'Internet et il faut faire comprendre aux jeunes que le Net, c'est la planète. Mais l'intervention doit être la même, plaide-t-il. Un enfant rejeté est un enfant rejeté.»

«Le défi avec l'intimidation, c'est de faire parler les témoins. Ils ont peur d'être intimidés à leur tour», poursuit M. Chartrand. Selon lui, trop d'adultes – à la fois des parents et des enseignants – ont tendance à considérer les «témoins» qui rapportent un incident comme des «porte-paniers».

«Si tu dis à un prof qu'une personne en a écœuré une autre, il va te traiter de snitcheuse», confirme Rachel, 12 ans, de la polyvalente Jeanne-Mance.

Inaction

Les jeunes ne rapporteront pas les cas de cyberintimidation s'ils pensent que l'école ne fera rien», plaide pour sa part Shaheen Shariff. L'an dernier, la chercheuse de McGill a interviewé 500 élèves, répartis dans six écoles du Grand Montréal. Les trois quarts ont affirmé qu'ils rapporteraient les incidents de cyberintimidation s'ils pouvaient le faire de façon anonyme.

Selon Mme Shariff, les écoles doivent reconnaître l'importance du problème. Il faut que des règlements spécifiques soient mis en place et que les enfants sachent où et à qui s'adresser s'ils veulent rapporter des incidents de cyberintimidation. En clair, les jeunes doivent être assurés qu'ils seront entendus et pris au sérieux. «L'école a une responsabilité.»

«Je dois m'en confesser. Nous sommes de plus en plus à la remorque des nouveaux phénomènes, indique Denis Leclerc, conseiller pédagogique en prévention de la violence à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB). Ça va vite. La semaine dernière, on me parlait de Hatebook (un site anti-Facebook où les gens ne dressent pas la liste de leurs amis, mais de leurs ennemis). Bien, dans deux semaines, des parents vont nous appeler. C'est difficile à prévenir. Je compare ça au dopage sportif. Le test pour détecter une nouvelle substance ne peut pas être inventé avant la substance en question.»

M. Leclerc reconnaît le rôle que doit tenir l'école. «La cyberintimidation se fait surtout à la maison, mais elle est en grand lien avec le vécu de l'école. Oui, il peut y avoir des directeurs qui disent: ça se passe à l'extérieur, ça ne nous regarde pas. À l'inverse, il peut y avoir des directeurs qui prennent ça au sérieux et des parents qui nous disent: De quoi vous vous mêlez?»

De plus en plus de jeunes filment leurs mauvais coups pour les mettre sur YouTube. Cela crée un effet d'entraînement, souligne M. Leclerc. Il y a un an, sa fille lui a montré une vidéo. Un enseignant écrivait quelque chose au tableau et un élève l'a surpris par derrière en baissant ses culottes. Le jeune n'aurait jamais fait ça s'il n'avait pas été filmé.»

*Nom fictif

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