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Téléchargement légal: le Québec en retard

Marc Allard
Le Soleil

De janvier à la fin septembre, les mélomanes de la province ont téléchargé légalement 1 768 300 chansons sur Internet, selon l'Observatoire de la culture.

Durant la même période, 7 518 600 disques se sont écoulés dans les magasins. Si on compare les deux - en comptant 14 chansons par album -, le téléchargement légal récolte un maigre 1,7 % (0,9 % l'an dernier) du gâteau.

Aux États-Unis, la proportion s'élevait à 17 % l'an dernier. Et dans le monde, à 11 %, d'après l'IFPI (International Federation of Phonographic Industry). «On voit que le Québec est largement à la traîne là-dedans», dit la directrice générale de l'ADISQ, Solange Drouin.

Ce retard s'explique de plusieurs façons, selon elle. Les Québécois achètent plus de disques parce qu'ils hésitent à pirater les artistes d'ici, qui comptent pour 42,5 % des ventes de musique au Québec. En même temps, ils embrassent moins le téléchargement légal, car avant d'atteindre la moyenne canadienne de 58 % l'an dernier, le Québec était une des provinces qui possédaient le plus bas taux de branchement à Internet haute vitesse, selon une enquête du Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO).

À cela s'ajoute la pauvreté de l'offre légale, souligne la directrice de l'ADISQ. Il existe environ 500 sites de téléchargement légal dans le monde. Le Québec en compte une demi-douzaine : iTunes, Napster, Puretracks, Archambaultzik, palmarès.ca, tonality.ca et bluetracks.ca. Apple refuse de dévoiler la part d'iTunes sur le marché québécois, mais plusieurs estiment qu'avec zik.ca (Archambault), c'est le plus gros joueur grâce au succès de l'iPod. Or, sa boutique en ligne offre une vitrine encore partielle aux artistes québécois.

Avec 7 700 807 habitants, le Québec reste un petit marché pour un géant comme iTunes, présent dans une vingtaine de pays. Misant sur ce faible bassin d'acheteurs, les sites de musique en ligne locaux ont d'autant plus de mal à faire des profits. Les chansons à 99 ¢, «c'est comme des bonbons au dépanneur, il faut en vendre beaucoup pour que ce soit intéressant», illustre Monica Perrazo, cofondatrice de bluetracks. «C'est une question de volume.»

La boutique en ligne, qui se spécialise dans la musique indépendante québécoise, verse 65 % de ses revenus aux maisons de disques. Le reste ou presque va aux banques, aux compagnies de cartes de crédit et aux droits de reproduction. Au bout du compte, bluetracks touche entre un et deux cents par chanson.

Mme Perazzo affirme que les ventes et les visites sur le site progressent de mois en mois. Mais pour survivre, ses fondateurs travaillent encore de la maison et ne perçoivent pas de salaire. «On essaie de faire le plus possible avec le moins possible», décrit-elle.

Pour une grosse boîte comme Archambaultzik qui doit payer des employés, un bureau et a investi d'importantes sommes pour mettre sur pied le premier site francophone de téléchargement légal en 2004, l'aventure s'est avérée encore plus difficile. Quebecor n'a jamais voulu rendre publics les chiffres de zik.ca. Mais c'est un secret de polichinelle dans le milieu que le site peine à être rentable.

Avec les milliards d'échanges de musique illégaux qui progressent sur Internet, les téléchargements légaux sont condamnés à la marge, estime Daniel Lafrance, président de l'Association des professionnels de l'édition musicale (APEM). En témoignent les faibles parts de marché qu'enregistrent les ventes de musique en ligne d'année en année. « Ça ne décolle pas, dit-il. C'est facile à comprendre : pourquoi aller payer même 50 cennes si on peut obtenir ces oeuvres-là gratuitement? »

«Tout le monde commence à se rendre compte que ce n'est pas la vente légale de fichiers qui va sauver l'industrie», poursuit-il. De plus en plus, ses acteurs font pression pour percevoir un pourcentage des revenus des fournisseurs d'accès Internet.

Lesquels «ont bâti leur réseau et leur développement du haute vitesse à même les abonnements de gens qui voulaient télécharger de la musique», soutient le président de l'APEM. «Tu peux t'en laver les mains comme ils font toujours en disant «Nous, on fournit juste les tuyaux». Mais tu as beau dire ça, t'en profites, tu t'enrichis avec. Alors, il faut que tu payes.»

iTunes et les deux solitudes

Si, en vous souvenant du concert de Pierre Lapointe au Festival d'été, vous pensiez télécharger La forêt des mal-aimés sur iTunes, une surprise vous attend.

Identifiées au nom de l'artiste, à peine cinq chansons tirées d'obscures compilations s'affichent sur l'écran de votre ordinateur. Faites une recherche avec Nicolas Ciccone, Karkwa, Damien Robitaille et Isabelle Boulay. Et vous obtenez le même résultat.

Pour les quelques milliers de Québécois qui ont acheté un iPod et espéraient télécharger les chansons de ces artistes qui ont tous été sélectionnés au Gala de l'ADISQ, c'est plutôt décevant.

Avec Archambaultzik, iTunes Store occupe pourtant la plus grosse part du marché de la musique en ligne québécoise. Apple Canada refuse de dévoiler ses chiffres, mais plusieurs représentants du milieu de la musique numérique interrogés par Le Soleil assurent que c'est le cas.

Aux États-Unis, iTunes a réussi cette année à semer les grandes chaînes de disquaires pour devenir le troisième plus important vendeur de musique après Best Buy et Wal-Mart. Selon la firme de recherche NPD, la plateforme de Apple siphonne maintenant 10 % des achats de musique sur le marché américain et 70 % des ventes de musique numérique. En juillet, iTunes avait écoulé 3 milliards de chansons à 99 ¢ sur la planète.

Présent dans une vingtaine de pays, iTunes ne semble pas avoir l'intention de développer une boutique en ligne adaptée aux deux solitudes. Le site canadien est mené par une petite équipe à Toronto. Même si vous avez programmé iTunes en français, la page d'accueil du Store s'affiche à moitié en anglais avec en vedette les gagnants des Juno, qu'une poignée de Québécois regardent à la télé.

Insatisfaits de la faible représentation des artistes d'ici et de l'intransigeance de l'entreprise sur les prix, plusieurs maisons de disques du Québec ont refusé de signer avec iTunes. Audiogram, qui abrite Isabelle Boulay et Pierre Lapointe, tente encore de s'entendre avec Apple. En vain. «Les aménagements possibles dans le cas des majors sont assez nombreux, mais dans le cas des petites maisons indépendantes, ils ne le sont pas», dit Martin Merlino, directeur du marketing.

Ici comme ailleurs, plusieurs labels voudraient pouvoir briser la norme du 99 ¢ par chanson, 9,99 $ par album. Certaines maisons américaines de disques ont voulu facturer jusqu'à 2,50 $ pour les hits et moins que 99 ¢ pour les vieilles chansons. Une demande que le président d'Apple, Steve Jobs, avait qualifiée de «chiche», mais qui a conduit iTunes à faire quelques concessions mineures - certains albums se vendent maintenant à 7,99 $ et d'autres à 13,99 $.

«Personne n'aime vraiment Apple comme partenaire», confiait au magazine Rolling Stone un ancien représentant dans la musique numérique. «Ils ressemblent à Wal-Mart: c'est ça ou rien.»

Pour avoir un plus grand pouvoir de négociation avec iTunes et d'autres sites de vente en ligne, les labels indépendants font affaire avec des groupes qui se spécialisent dans la musique en ligne. Par exemple, Malajube et Tricot Machine sont représentés par l'agrégateur californien IODA (independent online music alliance).

La stratégie s'est révélée payante pour l'étiquette des deux formations. Depuis que son catalogue est disponible sur iTunes, il y a près d'un an, Dare To Care Grosse Boîte enregistre environ 30 % de ses ventes grâce au téléchargement légal. «On voit la différence, dit la directrice du label, Laurie Boisvert. Les ventes de disques stagnent. Et de l'autre côté (en ligne), on est toujours en croissance, de mois en mois.»

Reste que pour quelqu'un qui aime Malajube et Pierre Lapointe, les sites québécois restent la meilleure solution. Sinon, il y a toujours le disquaire.




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