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Les nouveaux sans-papiers

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Nicolas Ritoux
La Presse

Paradoxe : à mesure qu'on invente des technologies capables de nous débarrasser du papier, on en consomme de plus en plus. Seule une minorité est passée au tout-numérique dans tous les aspects de la vie, de la correspondance à la lecture de romans. Pour eux, c'est une certitude : le papier appartient à la préhistoire. Sont-ils des extrémistes de la technologie, ou les précurseurs d'un mouvement de masse ?

David Leclair, 31 ans, n'imprime plus rien et n'achète plus d'objets en papier. À part peut-être les romans. Pour l'instant. «La technologie du livre électronique ne fonctionne pas encore bien, mais dès qu'elle sera disponible, je serai prêt à acheter des livres en format numérique», dit ce résidant de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, au nord de Québec, qui vit entouré d'écrans du matin au soir.

Même pour les petites notes du quotidien, M. Leclair a trouvé une astuce pour éviter de sortir son crayon : il prend tout en photo. «J'ai un bon appareil avec un écran large, alors je m'en sers pour emporter avec moi une carte routière trouvée sur le web ou ma liste d'épicerie que je rédige à l'écran. Ça m'arrive même de prendre des courriels en photo quand je n'ai pas le temps de les lire avant de quitter la maison. Ça va encore plus vite qu'en synchronisant son ordi avec un BlackBerry.»

Et ce n'est pas sa blonde qui va l'empêcher de passer du temps devant l'écran. «J'ai donné mon imprimante il y a quelques années parce que je m'en servais trop rarement et l'encre séchait», dit Vannessa Landry-Claverie, 25 ans, amie de coeur de M. Leclair qui réside à Montréal. Elle, c'est son adresse Google Mail qui lui sert de classeur - ou de «dump», comme elle dit.

«Je transfère tout ce que je fais sur le courriel. J'aimerais pouvoir y mettre absolument tout. Les documents en papier me stressent, j'ai peur de les perdre. Quand on me donne un billet d'avion en papier, je ne sais pas où le mettre. Il y a des gens qui pensent qu'un document est moins en sécurité dans l'ordinateur, pour moi c'est l'inverse !»

Chez Vanessa, les revues sont un objet purement ornemental. L'effort requis pour les lire la décourage. «Je les laisse sur ma table, je ne trouve jamais le courage de les lire, alors que si on m'envoie un lien vers le même magazine en version web, je vais le lire tout de suite. Dans une revue, il n'y a toujours que deux ou trois articles qui t'intéressent. Sans parler de toutes les pubs.»

Armes d'impression massive

Depuis que les ordinateurs se connectent les uns aux autres, on n'a plus besoin de papier. Correspondance, factures, lecture de journaux, visionnement de photos : tout peut être fait à l'écran, puis stocké dans des disques durs chez vous ou sur internet, pour être reproduit et partagé à l'infini.

Ça, c'est la théorie. En pratique, beaucoup de gens se servent toujours du papier. Les vieilles habitudes restent bien ancrées, souvent par souci de confort ou de sécurité, par amour de la matière tangible, ou simplement parce qu'on ne veut pas voir sa vie dictée par les ordinateurs.

Résultat : on consomme davantage de papier à mesure qu'on utilise les ordinateurs. Depuis une dizaine d'années, la consommation de papier en Occident a augmenté de 40 à 60 % (selon les sources). Le Forest Stewardship Council, organisme représentant l'industrie canadienne du papier, indique que la consommation au pays a triplé depuis 30 ans, et représentait 700 000 tonnes en 2006. Nous sommes 32 millions. Ça fait presque 22 kg par habitant.

David et Vanessa étaient encore adolescents quand internet a été popularisé, ce qui facilite leur utilisation de ses outils. Pour les plus vieux, qui ont employé le papier dans la majeure partie de leur vie, la transition peut être plus difficile. Mais ceux qui la font et ne regrettent rien.

Quand Daney Bergeron a abandonné le papier, il a retrouvé la mémoire en échange. Président d'une entreprise d'effets visuels pour le cinéma, il avait du mal à se souvenir de tous les gens qu'il croisait dans les festivals un peu partout dans le monde.

«Dans les années 50, j'aurais eu besoin de trois assistantes ! dit l'entrepreneur de 50 ans. Maintenant, j'ai seulement besoin de me souvenir d'une bribe d'information ; si je me rappelle vaguement un Australien rencontré à Cannes, ça me suffit pour retrouver en quelques secondes toutes les informations sur lui.»

Comme le classement des dossiers n'est pas sa plus grande vertu, il a décidé de tout placer dans son logiciel de courriel, documents et correspondance confondus. «La copie numérique est ma copie principale. Il suffit de faire des sauvegardes régulièrement pour ne rien perdre», conseille-t-il.

Gagner du temps... et de l'espace

Les sauvegardes, c'est la spécialité de Stéphane Desjardins, journaliste de 45 ans spécialisé en économie et en culture. Chez lui, il n'y a plus rien qui traîne. Ses 15 000 photos papier, ses 3000 disques vinyles et tous les articles qu'il a écrits dans sa vie ont été numérisés méticuleusement. Régulièrement, il prend une heure ou deux pour numériser ses chèques, ses factures d'électricité. Bref, tout ce qui pourrait l'encombrer. Tout cela est sauvegardé patiemment chaque semaine sur des DVD, ainsi que sur un disque dur rangé sous clé à son lieu de travail.

«Avant tout, c'était pour moi un problème d'espace. Je vis dans moins de 1000 pieds carrés avec ma blonde. En numérisant la cinquantaine de boîtes d'archives qui traînaient, et en arrêtant d'imprimer quoi que ce soit, j'ai gagné beaucoup d'espace. Les seuls documents que je conserve en papier, ce sont mon testament, mon passeport et mon diplôme.»

Ce n'est pas juste par souci écologique que les nouveaux «sans-papiers» embrassent le tout-à-l'écran. C'est aussi pour gagner du temps, de l'espace, et de la quiétude. Mais leur bonheur ne sera jamais complet tant qu'ils seront forcés de côtoyer des humains restés à l'âge du papier.

«Je connais beaucoup de gens qui trouvent ça normal d'imprimer leurs courriels», remarque David Leclair, qui travaille comme graphiste à la pige.

«Beaucoup de collègues considèrent encore l'ordinateur comme une machine à produire des documents en papier, déplore Christian Champenois, gestionnaire de projet chez Héma-Québec. On met fréquemment à jour certains documents et ils les réimpriment chaque fois, même s'ils font 30 pages. Mais je crois que c'est un problème culturel plutôt que générationnel.»

La résistance au changement est le coupable, selon M. Desjardins. «L'insécurité et les vieilles habitudes empêchent les gens de voir qu'ils n'auront que des avantages à tout garder dans leur ordinateur. Ça va prendre du temps, mais d'ici 10 ans tout le monde sera passé au bureau sans papier. Les plus jeunes y sont déjà», estime-t-il.




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