Le Québécois Jasey-Jay Anderson rêvait de terminer sa carrière en beauté aux Olympiques. Mais jamais l'athlète de 34 ans n'aurait pensé remporter l'or. Une médaille, peut-être. Mais la première place, il n'arrive pas à y croire.

Mis à jour le 27 févr. 2010
Caroline Touzin LA PRESSE

Le multiple champion du monde de surf des neiges a surmonté tellement de difficultés depuis 15 ans - manque de financement et d'équipements de pointe, performances décevantes à ses trois Jeux précédents - qu'il s'était préparé à perdre.

«Ça aurait été la défaite la plus sereine de ma carrière. J'étais rendu habitué. C'est surréaliste ce qui m'arrive», a-t-il dit aux médias tout de suite après sa première place au slalom géant parallèle, samedi à Cypress Mountain.

Mais en même temps, il ne voulait pour rien au monde avoir l'air «lâche» devant sa famille, devant son pays. Il se serait satisfait de n'importe quelle médaille, admet-il avec une franchise déconcertante.

À Turin, l'athlète avait terminé cinquième en snowboard cross et 20e au slalom géant parallèle, alors que son équipement n'était pas au point.

Anderson a ainsi remporté l'or devant l'Autrichien Benjamin Karl, meneur de la Coupe du monde cette saison et le Français Mathieu Bozzetto, un autre «vieux» planchiste de 36 ans.

Après être monté sur la plus haute marche du podium, le père de famille cherchait ses deux fillettes, Jy, 3 ans et Jora, 4 ans, du regard. Les petites ont passé plusieurs heures sous la pluie, assises dans les estrades, emmitouflées jusqu'aux yeux.

Malheureusement pour les petites, comme pour les 4 000 autres spectateurs, le brouillard était si dense qu'on voyait à peine les trois derniers virages de la piste. Ce n'est pas grave: elles encourageaient papa à s'en époumoner.

Le planchiste de Mont-Tremblant les a prises dans ses bras et a mis sa médaille dans leurs petites mains. «Je voulais qu'elles sentent son poids», dit-il. Le poids physique, mais aussi celui des sacrifices que sa famille s'est imposée pour lui permettre de réaliser son rêve. «Ma femme, Manon, mérite la moitié de cette médaille», a-t-il dit, émotif.

Sa femme, son amour de toujours, n'aime pas parler de sacrifices. «Je ne vois pas ça comme un sacrifice. J'aime ça m'occuper de mes filles. Et ce n'est pas parce qu'il cesse l'entraînement qu'il sera davantage à la maison. Il a mille et un projets», a-t-elle dit en riant, trempée jusqu'aux os comme les deux petites. Le couple possède une bleuetière sur sa terre du Lac-Supérieur.

L'athlète est plutôt philosophe. «Cette médaille-là ne fait pas de moi un meilleur homme. Je l'échangerais n'importe quand si mes filles tombaient malades. J'ai l'essentiel: une famille en santé. Aujourd'hui, c'est comme une bonne journée au bureau», a-t-il souligné, humble.

Le médaillé d'argent, Benjamin Karl, a d'ailleurs tenu à lui rendre hommage. «C'est toujours difficile de faire une course contre lui. Même s'il est derrière, il est assez fort pour te rattraper. En plus, il est très gentil», a dit l'Autrichien.

C'est exactement ce qui s'est passé en finale. En slalom géant parallèle, deux planchistes dévalent en même temps une piste dans deux corridors parallèles. Il y a deux courses par ronde.

Un conte de fée

À l'ultime course, Anderson a surmonté un retard de 76 centièmes de seconde pour franchir le fil d'arrivée avant l'Autrichien sous les applaudissements des braves spectateurs transis. «J'ai toujours aimé avoir un retard à surmonter. C'est là que je suis le meilleur», a résumé Anderson après la course.

Anderson est passé bien près de voir son rêve olympique prendre fin abruptement en début de journée. Après sa première course de la ronde des qualifications, il était classé 20e, alors que les 16 premiers atteignent les huitièmes de finale. «J'ai eu peur», a-t-il concédé.

C'est qu'il n'était pas monté sur sa planche depuis cinq jours, car les conditions météo exécrables ne lui ont pas permis de s'exercer sur le parcours. Il a réajusté le tir avec succès, bien sûr, par la suite. Anderson ne sait pas encore s'il prendra sa retraite tout de suite ou à la fin de la saison de la Coupe du monde.

«C'est vraiment un conte de fée. À ses quatrièmes olympiques, il n'a jamais lâché. Il méritait l'or. L'argent n'aurait pas été à la hauteur des efforts qu'il a faits pour se rendre ici», a dit son jeune coéquipier, Michael Lambert, qui a terminé douzième.

Son entraîneur, Mark Fawcett, est du même avis. «On se serait cru dans un film. Il a su rebondir, se servir de la pression à son avantage», ajoutant que les conditions météo n'auraient pas pu être pires avec cette forte pluie qui s'est transformée en grêle en après-midi.

En fait, il ne manquait que l'apparition du soleil en fin de journée pour qu'on ne se croit dans un conte de fée. Mais Jasey-Jay Anderson en avait déjà trois à ses côtés : Jy, Jora et Manon.